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Yaron Shani, réalisateur de Chained et Beloved : « Pris au sérieux, le cinéma est un outil qui donne du sens à la vie »

Yaron Shani, réalisateur de Chained et Beloved : « Pris au sérieux, le cinéma est un outil qui donne du sens à la vie »

07 juillet 2020 | PAR Yaël Hirsch

Ces mercredis 8 et 15 juillet sortent en salle Chained et Beloved. Deux films du réalisateur israélien Yaron Shani que nous avons découvert avec l’âpre et magistral film choral Ajami (2011). Le réalisateur revient pour nous sur ces deux perspectives sur une vie de couple, dans une proposition où le cinéma, entre fiction et documentaire, permet de mieux s’armer pour la vie. Interview.

Comment travaillez-vous pour donner un sens si « réel », entre documentaire et fiction, à vos films ?
J’essaie de créer des conditions psychologiques qui permettent aux acteurs et aux spectateurs de s’identifier avec la vie de gens qu’ils ne connaissent pas. Par exemple, le personnage de Rashi (le mari et héros de Chained, interprété par Eran Naim ndlr) n’est pas incarné par un acteur professionnel. Je l’ai mis en état de traverser l’expérience de son personnage comme dans la réalité. Quand il frappe à la porte, quand il rentre dans l’appartement, il ne sait pas ce qu’il va trouver et surtout, il ne sait pas ce que j’attends de lui. Alors, comme dans un psychodrame, il commence à croire ce qu’il vit. C’est quelque chose entre la vie et l’art, à la fois un documentaire et à la fois l’observation d’un drame vivant fictionnel. Les scènes « jouées », n’ont pas lieu, mais cette manière de procéder développe de très fortes émotions.

Pourquoi avez-vous décidé de « flouter » certains visages ou corps ?
Initialement c’est arrivé parce que j’ai compris que dans mon cinéma, j’avais un problème qui n’arrive pas avec la fiction. Les acteurs qui jouent vraiment de la fiction enlèvent plus facilement leurs habits. Mais si l’on tourne avec de « vrais gens » comme dans un documentaire, il faut respecter leur intimité. Et parfois j’utilise cette technique pour donner un sentiment de réalité encore plus fort…

C’est une façon de travailler qui prend énormément de temps, n’est-ce pas ?
Ce projet m’a pris sept ans. Nous avons beaucoup tourné. Par exemple, dans Beloved, il y a une scène de naissance et nous avons dû l’attendre trois mois. C’est une autre manière de faire des films. D’un côté, en effet, c’est très lent, il faut connaitre les gens, construire une relation avec eux et le tournage doit être préparé… Mais en même temps, c’est très rapide. Nous avons fait trois films avec le budget d’un seul. Et dans le processus j’ai beaucoup appris. Si bien que la prochaine fois, j’irai plus loin encore.

Il y a donc un troisième volet après Chained et Beloved ? Pouvez-vous nous en parler ?
Oui mais il ne s’agit pas de trois parties qui se suivent. Ce sont des histoires parallèles qu’on peut prendre dans le désordre. Je préfère garder la troisième partie comme surprise. Mais, comme les deux autres, elle se concentre sur les relations les plus intimes qu’on a dans la vie.

Aviez-vous prévu dès le début de proposer plusieurs « volets » de l’histoire entre Rashi et Avigail ?
C’est lié à ma façon de travailler. Quand j’écris le script je suis très ouvert. Je laisse à mes personnages la capacité de se comporter de manière spontanée, qui ouvrent vers des dimensions multiples et pas une. Le contenu, les caractères, les dialogues, s’épaississent au cours du tournage et deviennent complexes. Et pendant que je travaille, je pense au personnage principal comme à un humain, pas comme à un personnage qui exerce une fonction. Et c’est la même chose pour sa femme, ses enfants, tous les autres personnages. Ici, mon intention initiale était de faire un seul grand film-mosaïque mais j’ai vite vu que notre travail « ouvert » se développait comme quelque chose de très difficile, avec beaucoup de nuances et de surprises et des émotions très délicates. J’ai compris que je n’arriverais pas à mettre en un seul long-métrage toute cette intensité. Et j’ai commencé à développer le tournage pour faire plus qu’un film.

Comment travaillez-vous avec vos acteurs non-professionnels ? Apportent-ils beaucoup de leur vie propre pour incarner leurs rôles ?
Eran Naim a été un vrai policier pour 16 ans. Il a perdu son travail de manière tragique similaire à la manière dont le personnage perd son travail. Il m’a appris quelque chose que je ne pouvais pas savoir sur le personnage de Rashi et qu’il avait dans les tripes, dans son âme. Quant à Stav Almagor, qui joue Avigail, elle a effectivement été infirmière quelques temps pour pouvoir interpréter son personnage. Cela faisait partie du tournage. On l’a laissée faire son travail avec les patients et la scène où elle prend l’un de ces patients dans les bras est réelle. Je travaille de façon paradoxale : à la fois je veux que les acteurs partagent beaucoup de choses avec les personnages mais à la fois je veux qu’ils restent différents. Cela leur permet de se protéger. Et c’est la vertu de la fiction : elle permet de réaliser un niveau supérieur de la réalité et du sens, ce qu’un documentaire est incapable de faire. Je combine la fiction et la vraie vie d’une manière qui protège les acteurs et me permet d’aller dans les endroits les plus douloureux et personnels, avec des racines profondes dans la réalité. Je n’invente pas.

Si l’on prend les deux volets du film que l’on va découvrir en France ce mois de Juillet, à la fois, Chained et Beloved sont deux pièces de puzzle : le premier exprime le point de vue du mari, Rashi et le deuxième celui de la femme, Avigail. Néanmoins, la narration est très différente dans les deux films, c’est comme si Chained était une tragédie autour d’un personnage solitaire et Beloved, un chœur antique de femmes où l’héroïne fait partie d’un collectif…
Il y a une différence profonde entre la masculinité et la féminité : la masculinité avance droit comme une flèche et la féminité est plus ronde. Les femmes sont plus dans l’empathie, les hommes sont plus dans l’égoïsme, en eux-mêmes, et plus techniques. Les hommes sont plus intéressés par les choses et les femmes par les gens. L’expérience féminine est plus fluide et plus ambigüe, l’expérience masculine est plus droite. Je n’y ai pas pensé au début mais c’est venu au fil du tournage. Ainsi, l’histoire de Rashi, Chained est très directe. Rashi sait qui il est et il se bat pour maintenir cette identité. C’est une narration linéaire, et dans le deuxième volet, Beloved, c’est moins une histoire et plus un état d’être. Les trois femmes cherchent quelque chose dans le ressenti, pas la connaissance.

Et du coup, étonnamment, si Beloved commence à peu près où Chained a commencé, le film ne termine pas au même endroit …
Oui c’est comme la vie : il n’y a pas un début et une fin. Tellement de choses arrivent, c’est comme un état d’être qu’on explore et on y trouve du sens. Dans Chained, le héros essaie d’atteindre un but. Dans Beloved, quelque part, les trois femmes ont déjà échoué et cherchent dans le ressenti une voie de sortie.

Votre cinéma est donc très exigeant. Comment est-il reçu ?
Il faut distinguer ce que les gens veulent et ce dont ils ont besoin. Comme avec les enfants. Et cette distinction est importante dans la vie car, parfois, ce dont nous avons envie est le contraire de ce dont on a besoin. Nous voulons être confiants, heureux, en sécurité et dans le plaisir, mais si nous parlons de vérités existentielles, ces choses-là sont des fuites du sens de la vie. Lorsqu’on le prend au sérieux, je pense que le cinéma est un outil important pour trouver du sens à la vie. On ne peut pas comprendre ce qu’est l’amour sans être seul, ou ce qu’est la nourriture sans avoir faim. Sans la peine et les côtés noirs de la vie, elle n’a pas de sens. J’ai voulu atteindre ce sens profond avec mes films en rejoignant des choses qui arrivent à tout le monde, mais en sécurité, car cela se passe à l’écran. C’est comme aller chez le psy. Le film parle de quelque chose de difficile à affronter dans la vraie vie, basé sur des vraies personnes et des vrais faits, qui m’affectent. Mais après être allé dans cette dureté, l’on trouve quelque-chose de très profond et les outils qui permettent de créer une structure pour faire face à la vie. La vie est vraiment fragile. Elle peut s’effriter à chaque minute, et nous n’avons aucun contrôle là-dessus. Il nous faut donc acquérir les outils pour la supporter et la traverser. C’est un challenge qui nous aide à grandir.

Chained, 1h52 min &  Beloved, 1h48 min  de Yaron Shani, avec Israël, Allemagne, 2019. Sorties françaises les 8 et 15 juillet 2020. 

visuel : affiche des deux films © arthouse films

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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