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Tenzo : une plongée singulière dans la vie de deux moines zen des temps modernes

Tenzo : une plongée singulière dans la vie de deux moines zen des temps modernes

14 novembre 2019 | PAR Bénédicte Gattère

Entre l’intemporalité des préceptes zen et l’actualité des catastrophes naturelles ou nucléaires comme Fukushima, Katsuya Tomita s’attache à décrire son Japon natal, caméra au poing. Avec « Tenzo », il donne à voir la vie de deux jeunes bonzes, dans leur quotidien.  

À l’origine du film, un court-métrage que le cinéaste devait réaliser pour l’école de Sôtô à l’occasion d’une manifestation réunissant tous les courants bouddhiques de par le monde. Second groupe religieux du Japon en termes d’adeptes, l’école a finalement collecté assez de fonds pour la réalisation d’un long-métrage. Ce sont surtout les rushes d’un dialogue entre Chiken, l’un des deux personnages principaux et la nonne zen Aoyama Shunto qui ont motivé Tomita à en faire un film d’une heure. En effet, ces échanges, éclairés par la profonde sagesse de Maître Shunto, sont des moments auxquels le spectateur se sent privilégié d’assister. Dépassant les assignations sociales de tous ordres, notamment en tant que femme japonaise, la vénérable dame parle avec beaucoup de liberté et d’acuité de sa compréhension des préceptes du zen (courant du bouddhisme qui s’appuie sur la méditation zazen et qui s’est développé au Japon au XIIème siècle sous l’impulsion du moine D?gen). Ainsi, elle fait à demi-mots une critique du végétarisme à tout crin, et de la « slow food » qu’enseigne le jeune moine au travers de ses cours, mais toujours tout en mesure et en douceur…

Dans son premier film, Above the clouds, réalisé en 2003, Katsuya Tomita choisissait déjà de s’intéresser aux moines zen au travers de la figure de son cousin. Dans Tenzo, environ quinze ans plus tard, on retrouve donc Chiken (alias Tenzo), devenu père de famille. Au bout du fil pour une ligne de personnes en détresse psychique toute la nuit, il admet cependant à sa femme ne pas avoir toujours le temps de s’occuper de leur petit garçon. Toutefois, c’est bien sa préoccupation face aux allergies à répétition de son jeune fils qui l’ont poussé à enseigner à tout un chacun les règles d’or d’une cuisine plus saine, suivant la cuisine adoptée dans les temples zen. Tout comme son acolyte, Ryûgyô, qui dirigeait le temple de Fukushima devenu ouvrier de chantier après la catastrophe, tout moine qu’il soit, il reste un homme rempli de paradoxes.

En s’attardant sur des moments intimes ou triviaux, Tomita nous montre ces deux hommes de quarante ans environ sans gommer les moments où affleurent leurs failles, leurs doutes, et même leurs moments de franc désarroi. Tenzo, malgré son aspect documentaire, est une fiction, dans laquelle les personnages et les dialogues (mis à part l’entretien avec Aoyama Shunto) sont écrits. Tomita a donc fait le choix de réaliser deux portraits de moines non idéalisés. De ce fait, le spectateur comprend bien les difficultés de vivre une spiritualité au quotidien. Car voici la particularité de Tenzo, qui n’est pas un énième film sur le courant zen, c’est qu’il s’éloigne de la solennité des temples pour nous faire voir des moines qui ont choisi de quitter le monde régulier pour le monde séculier. Comme l’explique très bien la nonne Shunto,  sous le shogunat, la charge régulière devint héréditaire, – du moins pour les moines, les nonnes gardant une certaine liberté et ainsi, selon Shunto, restant au plus près de l’esprit du zen, qui a su rester plus vivant grâce à ces femmes. Affaiblissant de cette manière leur influence, le pouvoir en place avait mis en œuvre cette réforme afin de réduire le champ d’action des moines. Aujourd’hui néanmoins, sollicités par les Japonais de tout âge, genre ou milieu social, ils semblent avoir un rôle à jouer dans la société. Lui-même chauffeur routier avant de pouvoir devenir cinéaste à temps plein, Katsuya Tomita nous montre avec son dernier film que l’on peut conjuguer diverses activités tout en ne perdant pas de vue un but plus élevé. Une belle leçon de vie en somme, qui nous rappelle l’humilité dont il faut faire preuve pour agir au quotidien, une éthique que prône l’école zen.

Tenzo de Katsuya Tomita
Japon / 2019 / 60 min
58ème Semaine de la critique Cannes 2019

Sortie en salles le 27 novembre 2019.

Visuel : © affiche originale

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Bénédicte Gattère
Étudiante en histoire de l'art et en études de genre, j'ai pu rencontrer l'équipe de Toute la culture à la faveur d'un stage. L'esprit d'ouverture et la transdisciplinarité revendiquée de la ligne éditoriale ont fait que depuis, j'ai continué à écrire avec joie et enthousiasme dans les domaines variés de la danse, de la performance, du théâtre (des arts vivants en général) et des arts visuels (expositions ...) aussi bien que dans celui de la musique classique (musique baroque en particulier), bref tout ce qui me passionne !

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