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« Poser pleins de questions sans donner forcément des réponses » : Nikos Labôt  et Marisha Triantafyllidou nous parlent du film grec « Her job »

« Poser pleins de questions sans donner forcément des réponses » : Nikos Labôt et Marisha Triantafyllidou nous parlent du film grec « Her job »

30 avril 2019 | PAR Yaël Hirsch

Ce premier mai, fête du Travail, le public français pourra découvrir un film projeté à Toronto et primé par le jury et la presse à Varsovie. Premier long métrage fort, Her job. Nous avons rencontré à Paris l’actrice principale du film Marisha Triantafyllidou et le réalisateur, Nikos Labôt.

 

Pourquoi un portrait de femme comme premier film ? Et comment vous est venue l’idée ?
Nikos Labôt : On m’a parlé d’une femme qui vivait au nord de la Grèce, un peu comme on voit dans le film, c’est-à-dire une femme qui avait des enfants, dont une adolescente, et qui est obligée de trouver un travail avec la crise pour subvenir aux besoins de sa famille. Et je me posais la question de savoir comment une femme en 2019 change son mode de vie parce qu’elle a trouvé un boulot. C’était pour moi l’intrigue de la démarche. Je voulais comprendre son monde intérieur et ce qui bouge chez elle, même si on l’exploite dans son job, quel est son ressenti et comment se sent-elle émancipée.

Peut-on dire que « Her job » est un film « réaliste » ?
N. L. Je crois que c’est au spectateur de dire si c’est un film réaliste ou pas. J’ai surtout essayé de retenir le moment. Durant un mois et demi de la vie de cette femme qui a finalement changé sa vie, alors qu’elle n’était pas toujours consciente de ce qu’il se passait. On a essayé avec mon équipe de saisir ses dires, la réalité de ses sentiments, cet instantané, avec les acteurs, l’équipe. Il fallait aussi montrer le regard de sa famille et donner à voir en contraste de voir ce qu’il se passe au travail et à la maison.

Marisha Triantafyllidou : Je crois que l’ingrédient principal du réalisme du film, c’est que le spectateur arrive à sentir, ressentir et avoir de l’empathie pour cette femme.

N.L. : Avec Marisha, nous n’avons pas tellement travaillé sur les dialogues, mais sur tout ce qui est en dehors : les silences, la tenue du corps, les mouvements, le déambulations dans l’espace

Et quel est le lien avec le cinéma engagé ? Avec son affiche rouge, le film raconte de manière très imagée une oppression capitaliste …
N.L. : Dans mon film je ne voulais surtout pas faire un film militant. Il y a des réalisateurs importants qui ont fait ce choix, comme Ken Loach, mais mon pari à moi c’était de saisir des moments instantanés, des sentiments. De montrer les changements qui se passent à l’intérieur de la famille, quel est l’apport du couple, qu’est-ce qu’il se passe dans le monde du travail, sans parler des choses politiques mais parler des sentiments, du vécu. Je ne voulais surtout pas montrer du doigt ou montrer une solution. Je voulais rester fidèle à ce qu’il se passe aujourd’hui en Grèce. J’ai posé pleins de questions sans donner forcément de réponses.

Au fur et à mesure du film le personnage de Panayota devient plus beau, plus femme. Comment avez-vous incarné cette évolution ?

M.T. : Une chose était évidente : c’est le rouge qu’on mettait sur les pommettes (rires). Lors des répétitions il y avait une ligne directrice qui permettait de suivre l’évolution du personnage de Panayota. Pour moi, j’ai coupé cela en sous-scènes, en chapitres, qui étaient des scènes et des périodes spécifiques et je faisais à l’intérieur de moi-même des raccords et des liens.
N.L. : Avec les différentes personnes de l’équipe comme la maquilleuse, le coiffeur, l’habilleuse, nous avons prédéfini une palette de couleurs et parlé des habits. On a essayé d’illuminer les tissus, par exemple, et éclairer progressivement le visage. C’est une évolution inconsciente pour le spectateur, mais qui accompagne cette évolution pour la rendre plus lumineuse.

Et c’est vraiment dur de conduire la machine qui nettoie le sol ?

M.T. : Ce qui est très marrant c’est que moi je sais très bien conduire une voiture mais ma copine Maria dans le film qui est en train de m’apprendre à conduire l’aspirateur elle ne sait pas conduire une voiture donc on se chamaillait parfois.

La tendresse et l’intimité ont une place importante dans le film. Notamment pour nuancer les relations de couple … Comment avez-vous conservé cette nuance ?
M. T. : C’est vrai qu’il y a plusieurs niveaux. Nous voulions éviter les stéréotypes et c’était la partie la plus difficile. Car comment avoir un regard vers un patriarcat qui ne soit pas stéréotypé. Dès le le scénario, nous voulions montrer les limites du mari, qu’il avait ses failles ses faiblesses et sa recherche. Tous les héros cherchent une nouvelle vie. Ils sont dans un monde très dur et cette difficulté se voit un peu partout. Donc dans les répétitions, nous évitions de laisser à chacun dans sa case et je crois que cela se voit.

L’amitié féminine, elle, commence et s’arrête brusquement, pourquoi ?
M.T. : C’est un problème fondamental auquel moi-même je me suis confrontée. Je demandais sans cesse pendant les répétitions comment elle pouvait découvrir quelque chose de si nouveau, qu’elles se serrent dans les bras avec sa copine, et que cette dernière soit licenciée. Mais la première personne que Panayota va voir quand Panayota est à son tour licenciée c’est l’effondrement pour elle et elle va voir son amie. J’ai compris que c’était là sa manière de dépasser la catastrophe.
N.L. : En effet, il y a deux personnes qui vont influencer Panayota dans son parcours, premièrement Maria son amie et sa fille. Ce sont ces deux femmes qui l’accompagnent.

Cette amitié, cette maternité, cette tendresse de couple et aussi la trajectoire de Panayota laissent pas mal d’espoir. Un espoir entièrement privé ? Ou qui dit quelque chose de la Grèce face à la crise ?

N.L. : Comme je l’ai dit tout à l’heure je ne voulais surtout passer un message, avec une fin explicative, un happy end ou même une fin dure. L’histoire pour moi doit être une réalité, telle qu’on la connait, telle qu’on la voit tel qu’on sait qu’elle existe, en Grèce, à Athènes ou ailleurs. Pour moi cette fin signifie une prise de conscience qui n’est pas prédéterminée. Le spectateur pourrait interpréter qu’elle est licenciée et c’est ça la fin. Mais on peut aussi dire que c’est mon message inconscient, car au fond je suis optimiste, il y a de l’espoir car sinon quel est le sens de la vie ?

M. T. : Pour moi il y a un espoir, même si notre monde aussi bien en Grèce qu’ailleurs, par moment devient insupportable, irrespirable. Pour moi, l’héroïne film parvient à avoir des sentiments et à avancer dans une obscurité, qu’on reconnait, qui recommence. Mais elle se découvre et ne durcit pas comme une pierre, elle avance.

La prise de conscience met-elle fin à l’un des plus beaux atouts du personnage qu’est son innocence ?
M.T. : Chaque prise de conscience peut être décrite comme la fin de l’innocence, par exemple l’adolescence. Et l’on peut faire un parallèle, avec Panayota d’un côté et sa fille, de l’autre, qui est une vraie adolescente. Comme sa fille, Panayota découvre la vie à nouveau. On peut dire que c’est la fin de l’innocence mais je ne pense pas que ce soit quelque chose de fermé et de ferme. C’est plutôt une métamorphose.

N.L. :  A la fin du film, l’on peut parler d’une prise de conscience d’un changement mais un changement libératoire. Parfois c’est douloureux la séparation, ça nous sépare d’un état existant, c’est comme un accouchement, mais l’accouchement nous emmène vers un nouveau monde. Panayota vit quelque chose qui nous concerne tous.

visuel : ©photo officielle / Jour2fête

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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