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« Medusa », un film qui vous méduse

« Medusa », un film qui vous méduse

13 mars 2022 | PAR Lucine Bastard-Rosset

Medusa d’Anita Rocha da Silveira a été présenté à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes en 2021. Au total, ce deuxième long métrage remporte onze prix dont celui de San Sebastien grâce auquel il devient “le film latino-américain de 2021 qui représente le mieux la diversité sexuelle et de genre”. Il sera possible de découvrir Medusa en salle à partir du 16 mars prochain.

 

Medusa méduse ; résultat logique d’un film qui fait directement référence à cette Gorgone qui transforme en pierre celui qui croise son regard. On est pétrifié sur place face à la beauté des plans, à la violence gratuite, à la montée du fanatisme, mais il est impossible de rester de marbre. Le regard s’accroche, il ne se détourne pas de l’image construite autour de la lumière qui parcourt chaque plan, souligne chaque regard, illumine l’espace et éblouit celui qui contemple. Regardant, regardé ; deux mots qui s’inscrivent dans cette œuvre.

Entre violence et liberté, secte et monde sans frontière, la réalisatrice nous mène dans une épopée visuelle décalée et grandiose. On passe d’orgies masquées au décor sombre d’un hôpital horrifiant, d’un lieu de culte aux couleurs discos aux ruelles où il ne fait pas bon s’y promener. Autant de choix à la fois ingénieux et paradoxaux qui sont à l’image du dilemme des protagonistes : être un modèle, être toujours la plus belle mais résister aux tentations.

Un Brésil dystopique

Medusa prend place dans un Brésil dystopique où la religion est devenue maître. Le fanatisme a gagné le cœur des fidèles, totalement aveuglés et dévoués pour leur Dieu. Marianne – magnifiquement interprétée par Mari Oliveira – fait partie d’un groupe de filles qui cherchent à appliquer leur justice. Leur objectif : transformer les femmes pécheresses en les lynchant pour qu’elles avouent leurs “crimes” et soumettent leur volonté à Dieu.

Bien que le film soit une fiction, il s’ancre dans la réalité de son pays. Anita Rocha da Silveira s’est inspirée de faits réels – comme elle l’explique lors d’une interview – : la “croissance significative du banc évangélique au congrès brésilien”, la montée d’une pensée machiste qui “prône le retour de la femme pudique, celle qui est dévouée à son homme” mais surtout l’apparition de filles qui attaquent violemment d’autres femmes considérées de “mœurs légères”. Ces femmes sont lynchées à l’image de Méduse, “punie pour sa sexualité, pour avoir désiré, pour ne pas être “pure”.”

Un monde d’apparences

Medusa prend place dans un monde d’apparences où le corps est sculpté, maquillé. Il faut être présentable, il faut avoir belle allure mais sans être dans l’excès. Il faut savoir exciter le désir mais sans se laisser entraîner par ses désirs. Garder le contrôle de soi est le mot d’ordre ; contrôler les autres sa suite logique. On contrôle par les mots, les prières, les prêches des révérends étant d’ailleurs “inspirés de vrais sermons”. Mais on contrôle aussi par la force avec ces femmes qui déambulent en groupe dans la nuit, ces hommes qui développent un corps musclé lors de hakas religieux.

Cette apparence extérieure est reliée à une apparence intérieure. Dévoiler ses véritables sentiments, ses envies est impossible, à proscrire. Mais comment faire lorsque l’on a 21 ans ? Comment réussir à s’oublier, mettre de côté ses tentations ? C’est cette dualité qui est mise au centre du film. Différentes manières sont employées pour la faire ressortir : les formes plastiques, les effets lumineux, le contraste entre les lieux. Au fil du film, cette dualité s’affirme de manière ostensible. Les espaces en sont divisés : d’un côté il y a l’église et de l’autre l’hôpital, un lieu étrange, onirique où les désirs se matérialisent.

Un film proche de l’expérimental

A travers Medusa, Anita Rocha da Silveira développe un style très personnel, proche de l’expérimental. Elle s’attarde sur des formes visuelles, crée des images à la forte plasticité. La première séquence en est révélatrice puisqu’on y voit sur un fond noir une femme dont le corps est divisé par deux lumières de couleurs différentes. Elle fait une danse sexualisée puis réalise un pont, référence directe à L’Exorciste ? Le travail sur la lumière s’étend sur la totalité du film donnant naissance à une image très travaillée, à des séquences proches de l’abstraction.

Cette esthétisation de l’image est soulignée par des actrices à l’interprétation remarquable. Mari Oliveira donne naissance à une Marianne torturée par ses pensées, dont le corps semble habité par des forces obscures. Sa présence est magnifiée par de nombreux gros plans sur son visage, figure cinématographique très présente dans le film. On se tourne vers le visage de toutes ces femmes qui ont soif de liberté, parce qu’elles sont jeunes et enfermées dans une doctrine qui les étouffe.

Medusa est un hymne à la liberté, à l’acceptation de soi. Medusa est un film réalisé par une femme qui met au cœur de son histoire des femmes à la rage de vivre. Medusa est un film d’une grande richesse visuelle à l’originalité incontestée.

 

Visuels : ©Medusa d’Anita Rocha da Silveira

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