A l'affiche

[Critique] « Une seconde mère » : une comédie sociale brésilienne tonique et fine

[Critique] « Une seconde mère » : une comédie sociale brésilienne tonique et fine

15 juin 2015 | PAR Olivia Leboyer

Primé à Berlin (Prix du public) et à Sundance (Prix du Jury), Une seconde mère est un film emballant : une émouvante histoire de filiation, doublée d’une fine observation sociale. A découvrir dès le 24 juin.

[rating=4]

secondemere1_2490

Dans la scène d’ouverture, près d’une piscine, nous voyons la tendre complicité d’une femme et d’un petit garçon. Vêtue d’un uniforme blanc, la femme est la nounou de la maison. Son téléphone sonne : à l’autre bout, sa fille, qui vit loin de Sao Paulo. La scène suivante, plusieurs années ont passé (le chiot est devenu un grand labrador), et nous retrouvons Val, la nounou, avec un bel adolescent. Le film procède ainsi, par glissements, par ellipses, sans jamais forcer sur les explications.

Au fur et à mesure, nous comprenons que la nounou, durant toutes ces années, n’a pu échanger que des coups de fil sporadiques et gênés avec sa fille Jessica, les relations avec le père étant compliquées. Val a beau avoir régulièrement envoyé de l’argent, le lien filial s’est nécessairement distendu. D’un seul coup, Jessica annonce qu’elle vient à Sao Paulo pour passer l’examen de la fac d’architecture. Jessica va devoir habiter chez les employeurs de sa mère, qui n’occupe qu’une minuscule chambre de bonne avec vasistas.

L’arrivée de la jeune fille, fière et pleine d’assurance, agit comme un détonateur dans ce miscrocosme. Habituée à servir, Val est d’abord choquée par l’impudence de sa fille et prend naturellement le parti de ses maîtres. Eux, surpris et/ou charmés par Jessica ne se comportent plus exactement comme avant. La mère, business woman stressée, voit la jeune fille comme une menace. Le père, peintre dilettante, se sent certaines affinités électives. Et le jeune homme, Fabinho, aime sa nounou comme une mère. Jessica, elle, n’éprouve pas encore la même proximité avec celle qu’elle appelle Val.

Les rapports de classe sont posés avec finesse. Val est « presque » de la famille. On lui parle souvent avec gentillesse, familiarité, pour la rabrouer durement dans l’instant qui suit. Pour la nounou, c’est normal, dans l’ordre des choses. En réaction, l’attitude de Jessica se crispe, allant parfois jusqu’à la provocation. Comment se tenir à d’égal à égal avec ceux qui ont les codes, le pouvoir ? Précisément, la culture, les codes, la jeune Jessica les maîtrise avec aisance. La réalisatrice Anna Muylaert ne décrit pas les rapports de domination de manière trop simple : ici, il y a de la place pour l’ambiguïté, pour la complexité des personnages. C’est à travers les gestes quotidiens, une canette de bière que l’on demande d’aller chercher alors que le frigo est à deux pas, un cadeau reçu avec un enthousiasme condescendant, une marque de glace réservée aux patrons, etc., que les rapports sociaux se cristallisent.

Dans le rôle de la nounou, Regina Casé (une star au Brésil), est épatante, haute en couleurs et émouvante. Les autres acteurs (notamment les deux « enfants », Camila Mardila et Michel Joelsas) incarnent avec justesse des personnages qui n’ont rien de manichéen.


Une seconde mère, de Anna Muylaert, Brésil, 1h52, avec Regina Casé, Michel Joelsas, Camila Mardila, Karine Teles, Lourenço Mutarelli, Helena Albergaria. Sortie le 24 juin 2015.

visuels: affiche, photo et bande annonce officielles du film.

SENSE8 sur Netflix, la communion des « Sensates »
[Champs-Elysées Film Festival 2015] – Jeremy Irons – Une Masterclass Grande Classe !
Olivia Leboyer
Docteure en sciences-politiques, titulaire d’un DEA de littérature à la Sorbonne  et enseignante à sciences-po Paris, Olivia écrit principalement sur le cinéma et sur la gastronomie. Elle est l'auteure de "Élite et libéralisme", paru en 2012 chez CNRS éditions.

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *