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[Interview] israël Horovitz passe derrière la caméra avec « My old Lady »

[Interview] israël Horovitz passe derrière la caméra avec « My old Lady »

06 mai 2015 | PAR Yaël Hirsch

Après 70 pièces de théâtre qui sont des succès dans le monde entier et une autobiographie passionnante (Un New-Yorkais à Paris, Grasset, 2011, voir l’article), le dramaturge Israël Horovitz passe derrière la caméra pour adapter un de ses plus grands succès de scène à l’écran. Trio familial autour de la coutume française et exotique du viager, Très chère Mathilde donne lieu au film My Old Lady. A cette occasion, Toute La Culture a rencontré cet amoureux de Paris pour qu’il nous parle de cette ville et de ses trois acteurs : Kevin Kline, Maggie Smith et Kristin Scott-Thomas. Un moment d’une vivacité folle avec un créateur tous azimuts…

Qu’est-ce qui vous a décidé à passer à la réalisation?
Il y a eu deux choses, d’abord j’ai fêté mes 74 ans et je voulais faire quelque chose qui me faisait un peu peur avant mes 75 ans. Je ne voulais pas être un vieil homme. J’ai écrit plus de 70 pièces, j’ai commencé à l’âge de 17 ans. Et du coup quand j’écris une pièce, ce n’est pas effrayant. Ce n’est pas que c’est devenu un business ou une routine. Mais c’est familier. Alors que la direction de film, c’est nouveau. J’ai commencé une fois, il y a 40 ans à adapter moi-même après le succès du scénario Des Fraises et du sang de Stuart Hagmann (1970) qui a eu le prix du jury à Cannes. Du coup, MGM m’a proposé d’adapter mon nouveau scénario. Mais quand j’ai vu que cela me prendrait autant de temps que d’écrire au moins deux pièces de théâtre, je me suis dit que je n’aimais pas assez ce scénario et j’ai abandonné. D’ailleurs à la place j’ai plutôt écrit mon doctorat de littérature (sur la Tragédie NDLR). Et depuis, c’était resté présent à mon esprit. Ça c’est une première raison. La deuxième raison, c’est que la pièce Très chère Mathilde a été donnée dans le monde entier. Non seulement on l’a donné au fameux Théâtre Stanislavski, mais en plus on m’a invité pour la première. Pour moi qui ai grandi avec un papa conducteur de camion (plus tard devenu avocat NLDR) et qui n’était destiné à rien, pour qui tout est un miracle, ce n’était pas possible de refuser une telle invitation. Mais quand j’ai vu la grande comédienne qui jouait le rôle de Mathilde, j’ai vu quelqu’un qui ressemblait à Elvis Presley à la fin de sa vie, et qui changeait de tenue toutes les 5 minutes comme une diva russe; J’ai beau ne pas parler Russe, je n’ai pas reconnu ma pièce, je me suis mis à partir dans un rêve éveillé pendant que ma femme sommeillait. Et je me suis demandé pourquoi j’avais écrit la pièce. je me suis rappelé que je voulais écrire une lettre d’amour à la France pour remercier le pays de m’avoir donné cette vie française à travers 50 de mes pièces traduites et jouées en France. Et la pièce utilisait cette idée du viager, de rente versée à quelqu’un jusqu’à sa mort, qui est très étrangère à la culture américaine. J’ai aussi repris l’idée du cliché de la femme française qui serait toujours amoureuse et j’ai repris le personnage de Mathilde qui est cette femme amoureuse arrivée à un âge où l’on voit les effets sur les enfants. J’ai repris la pièce avec l’idée de Paris comme quatrième personnage. Du coup quand la pièce s’est finie à Moscou, je suis allé chercher les fleurs et saluer mais je savais que je voulais faire mon adaptation au cinéma de la pièce.

Et comment avez-vous concrétisé ce projet?
Je suis allé voir ma fille, qui est productrice à New-York, qui a dit qu’elle voulait faire ce film avec moi. C’est la première qui lit toutes mes pièces depuis son enfance et elle était vraiment heureuse à l’idée de faire ce projet avec moi. Mais elle s’est quand même demandé où trouver des fonds pour produire le premier film d’un jeune réalisateur de 75 ans ! Je voulais trouver des vraies stars pour faire l’affiche. Parce que je n’avais pas le temps de faire un film qui ne passe qu’une ou deux semaines à l’affiche et disparaisse. Je voulais de très grands noms pour être sur que ce film dure en salles.

Pour Kevin Kline, vous savez comment je l’ai convaincu ? Dans la vie, pour faire quelque chose même si ça semble impossible, il faut juste commencer par l’annoncer. Après les gens vous croient et cela devient plus facile (sourire). J’étais à Paris à parler du film et j’ai eu un coup de fil d’un agent d’acteurs important; Il voulait que je rencontre Isabelle Adjani pour le rôle de Chloé qui connaissait la pièce puisqu’elle a été jouée au Marigny. Je n’imaginais pas Adjani en Chloé, mais bien sûr pourquoi ne pas déjeuner avec Isabelle Adjani. Et je donne toujours mes rendez-vous au premier étage du Café de Flore parce que c’est calme, alors qu’au Rez-de Chaussée, tout le monde est là pour être vu. Et pendant notre déjeuner avec Isabelle Adjani, son agent me dit « Qui serait votre acteur rêvé pour incarner Matthias dans ce film? ». Et je réponds « Kevin Kline » et juste à ce moment, Kevin Kline apparaît en haut de l’escalier sur le chemin des toilettes du Flore. Je pense qu’il s’agit d’un coup monté et puis je me dis « Mais comment auraient-ils pu prévoir ma réponse? ». Kevin me fait un signe de la main et viens me voir et je lui parle du film. Il a dit de lui envoyer le script. Je l’ai donc fait mais je pensais jamais qu’il accepterait parce que son surnom dans le milieu du cinéma est « Kevin deklin ». Et il a pensé que je ne lui enverrai jamais le script. Bref, il l’a reçu à New-York et m’a appelé quelques jours après pour me dire oui. Et vous savez parfois, les acteurs sont capable d’embrasser tous les personnages, et parfois un rôle trouve un acteur et là je crois que c’est ce qui s’est passé avec Kevin.

En faisant le travail d’adaptation de la pièce, aviez vous d’autres célèbres films adaptés du théâtre en tête?
J’ai eu beaucoup de mal à l’adapter, parce que je voulais faire un vrai film, pas une pièce filmée. Et comme le film est l’histoire d’un appartement, pas mal de scènes devaient se faire dans ce lieu fermé. A partir de la pièce, j’ai écrit plein de version de la pièce et ça n’allait pas. Et je suis juste reparti de l’histoire : Un type hérite d’un appartement à paris. C’est un viager et dedans, il y a une vieille femme qui vit. Et j’ai écrit le scénario à partir de ce pitch comme si la pièce n’existait pas et bien sûr les dialogues importants sont revenus pour les scènes importantes. Mais j’ai réduit les lignes des acteurs principaux. J’ai rajouté quelques acteurs secondaire tous joués par de magnifiques acteurs comme Dominique Pinon. C’est fou parce que notre budget était si serré que nous avons tourné le film en 23 jours, ce qui n’est rien.

Et Kristin Scott Thomas?
Au début j’aurais dû travailler avec Jane Birkin, mais elle avait un agenda de concert trop chargé et je suis allé directement vers Kristin, que j’ai rencontrée à l’étage du Flore et je l’ai immédiatement engagée. C’est une comédienne incroyable. Au premier abord, elle a l’air froide, mais en fait elle a une immense émotion et ses instincts sont incroyables.

Diriger vos acteurs sur scène ou sur un plateau, est-ce très différent?
La veille du premier jour du tournage, j’étais terrifié mais ils étaient en fait tous avant tout des acteurs de théâtre, donc dès le début, c’était très familier, avec des histoires de planches et de coulisses. Et puis j’ai eu un superbe chef opérateur qui savait immédiatement réaliser sur le plateau ce que je souhaitais, Michel Amathieu… Et Maggie Smith m’a vraiment orientée pour diriger une femme de 90 ans. Elle a dit qu’il fallait qu’elle reste assise, ce qui a rassuré Michel : il m’a dit qu’avec le jeu sur la hauteur, l’on pouvait donner une autre perspective à l’appartement et ne pas s’y sentir enfermé.

Maggie Smith était là depuis le début du projet?
Quand j’ai enfin fini le scénario, ma fille et productrice lui a envoyé le script : j’ai décidé de faire du personnage principale une anglaise. Ce n’est pas important pour le film mais ça m’a permis de faire de la place pour prendre de la distance avec la pièce. Et j’étais obsédé par la première saison de Downtown Abbey  et c’est pour cela que je voulais Maggie Smith. J’ai pris l’avion pour déjeuner avec elle à Londres. Elle m’a dit qu’elle avait 20 scripts qu’on lui proposait. Mais qu’elle choisissait le mien, juste parce qu’elle n’avait pas à mourir à la fin de mon film. Grace à son personnage, j’ai fini par faire un film qui est plus romantique et moins plein d’Histoire et politique françaises. Vichy et tout ça…

Donc à part Paris, le sujet du film c’est le mal que les parents peuvent faire à leurs enfants quand ils suivent leurs propres passions….
Oui les « enfants » du film ont 60 ans, mais ils sont abîmés. Ce n’est pas une question d’âge de surmonter les blessures infligées par les parents. Une partie de votre cerveau sait à 60 ans qu’il faut se bouger, qu’on est trop vieux pour se laisser encore atteindre par ces blessures. Mais une autre partie du cerveau sait qu’on ne s’en remettra jamais, qu’on est taché. J’ai écrit cette histoire, je ne savais pas pourquoi, jusqu’à ce que je rencontre quelques temps plus tard une dame assez âgée, qui m’a parlé de son défunt mari et qui allait chercher un prix en Suède… Et j’ai compris que c’était la veuve de Isaac Bashevis Singer. Elle m’a raconté leur histoire d’amour fou, pour laquelle ils ont chacun brisé leur foyer et leur mariage et qu’ils ont vécue jusqu’à la mort mais dont les enfants ne se sont jamais remis. Certains enfants ne se remettent jamais du divorce de leurs parents. Une partie d’eux reste connectée à cette douleur de la rupture. Mais j’ai voulu le traiter avec un mélange de comédie et de drame.

My Old Lady, de Israël Horovitz, avec Kevin Kline, Kristin Scott Thomas, Maggie Smith, USA, 2015, 1h42, Zelig Films, Sortie le 6 mai 2015.

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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