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[Critique] »Le voyage au Groenland » merveilleuse mélancomédie de Sébastien Betbeder

[Critique] »Le voyage au Groenland » merveilleuse mélancomédie de Sébastien Betbeder

02 novembre 2016 | PAR Olivia Leboyer

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De Sébastien Betbeder, nous avions adoré la dramédie 2 automnes, 3 hivers, puis le moyen métrage insolite et charmant, Inupiluk, où nous avons fait la connaissance des deux Thomas (Blanchard et Scimeca) faisant visiter Paris à deux Inuits. Ce Voyage au Groenland, où les rôles s’inversent, est une vraie réussite, et un gros coup de cœur: le 30 novembre, faites le voyage dans une salle de cinéma.

[rating=5]

Dans Inupiluk, nous avions quitté les 2 Thomas alors qu’ils rêvaient timidement du Groenland : dès le générique, les voici qui atterrissent sur la banquise, fortement impressionnés (pour les plus geeks, il était possible de garder le contact avec les Thomas, le tournage ayant fait l’objet d’une web-série). Doux rêveurs sans grands projets, nos deux amis se retrouvent plongés dans un monde sublime et rude. Ils viennent, comme dans la fable de la cigogne et du renard, rendre la politesse à leurs nouveaux amis inuits mais aussi et surtout voir le père de Thomas (Blanchard), parti au Groenland depuis de longues années.

Pudique, secret, Thomas (B.) masque un peu son émotion et sa surprise de trouver son père vieilli. Ce père (François Chattot), nettement plus grand que lui, est assez imposant. Entre eux, de l’amour, mais aussi de la gêne, une forme de retenue dont on ne se débarrasse pas facilement. Ce n’est pas un père fantastique, une figure d’explorateur admirable, mais juste un homme qui a, à un moment donné, décidé de partir après avoir perdu sa femme et son job.

Avec les Inuits, les Thomas communiquent comme ils peuvent, avec quelques mots et des sourires bienveillants. L’adaptation est assez fluide : si Thomas B. garde une distance timide, Thomas S. se lance vaillamment, avec une jolie inconscience, avalant du foie de phoque cru, et même plus…, forcé, soudain, de tirer sur un phoque. Insensible ? La fragilité émouvante de Thomas B. saute aux yeux. Sur Thomas S., nous en saurons moins. « Toi, d’ailleurs, tu n’es pas très curieux, tu ne poses pas de questions sur moi. » dit-il à son ami. Et, à un autre moment : « Ah, moi, je ne plaisante jamais avec l’enfance. » Dans la scène inaugurale de leur amitié, où Judith Henry campe une prof de théâtre imbuvable, plus vraie que nature, les Thomas décident de leur axiome commun: ils cultiveront, dans leur coin, leur petit jardin et préserveront ainsi leur singularité.

Nous voyons le tandem réagir en se répartissant soigneusement les rôles. Thomas S. protège Thomas B. et agit pour deux. Trop gentil, Thomas B., qui filme de petites vidéos à l’attention de son ex ? Pudique à l’extrême, il n’ose pas même demander à son père pourquoi il n’a pas installé de volets (au Groenland, il fait grand jour la nuit). Alors, demander des nouvelles de sa santé, c’est encore plus délicat… Comme dans 2 automnes, 3 hivers, la maladie vient imprégner le récit (voir notre interview de Sébastien Betbeder à l’époque).

Sébastien Betbeder réussit une alchimie merveilleuse : des scènes terriblement drôles (où comment faire sa déclaration mensuelle aux Assedics prend des allures d’aventure héroïque !!!), des moments de flottement nuageux (avec cette question récurrente chez les personnages de Betbeder: « Est-ce que j’ai changé/Est-ce que l’on change?« ), des frictions, de la mélancolie tenace (joliment soutenue par la musique électronique de Minizza: Franck Marguin/Geoffroy Montel).

Les personnages des Inuits, loin d’être réduits aux utilités, existent à part entière : vivant dans un paysage éblouissant, mais vide et triste, d’une grande misère. Des vies limitées face à l’immensité : sur le Groenland, nous vous conseillons vivement le très beau livre de Zoé Lamazou et Victor Gurrey, Une saison de chasse en Alaska (découvert l’an dernier au Festival du film de montagne d’Autrans, voir notre article).

Un grand merci à Sébastien Betbeder pour ce Voyage au Groenland plein de fantaisie et de douceur. Courez-y absolument !

Le Voyage au Groenland, de Sébastien Betbeder, France, 2016, 1h38, avec Thomas Blanchard, Thomas Scimeca, François Chattot, Ole Eliassen, Adam Eskildsen, Benedikte Eliassen, Mathias Petersen, Judith Henry, Martin Jensen. Sortie le 30 novembre 2016.

visuels: affiche, photo et bande annonce officielles du film.

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Olivia Leboyer
Docteure en sciences-politiques, titulaire d’un DEA de littérature à la Sorbonne  et enseignante à sciences-po Paris, Olivia écrit principalement sur le cinéma et sur la gastronomie. Elle est l'auteure de "Élite et libéralisme", paru en 2012 chez CNRS éditions.

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