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[Critique] « Inupiluk » de Sébastien Betbeder, deux films courts en toute liberté

[Critique] « Inupiluk » de Sébastien Betbeder, deux films courts en toute liberté

28 janvier 2015 | PAR Olivia Leboyer

L’an dernier, nous étions tombés sous le charme de 2 automnes, 3 hivers de Sébastien Betbeder (voir notre interview), une dramédie atmosphérique où Vincent Macaigne rayonnait par éclipses. Avec Inupiluk (Prix Jean Vigo, Prix du Public à Clermont-Ferrand et nomination aux Césars 2015), Betbeder nous offre un film en deux morceaux, très joliment décousu. A découvrir dès le 25 février !

2 Thomas, très libres de temps, se retrouvent régulièrement au café pour boire quelques verres de vin et discuter. Un peu comme chez Hong-sangsoo, les femmes en moins. L’un des Thomas (Thomas Blanchard, que l’on avait remarqué en rockeur suicidaire dans 2 automnes 3 hivers) attend vaguement un sms d’une certaine Lise mais il navigue, en réalité, « entre ses peines sentimentales et les plaines enneigées du Groenland où vit son père ». Figure fantasmatique, virile et imposante, ce père absent représente une contrée sauvage, lointaine, inconnue. De là-bas, justement, voilà qu’il envoie à son fils deux amis Groenlandais, qui veulent, subitement, visiter Paris et la France. Pour accueillir au mieux ces deux étrangers, autant s’y mettre à deux : Thomas assiste donc Thomas dans cette mission délicate, sans langage commun.

Betbeder filme avec tendresse une rencontre insolite, faite d’incompréhension, de moments de flottements et d’échanges réussis. Grâce à quelques gestes, quelques sourires, une guitare, les quatre amis parviennent à glaner une ou deux informations sur leurs existences respectives. Guère plus, mais, justement, la gêne qui s’installe par moments entre eux est agréable, elle aussi. Petit brouillard diffus, et qui ressemble fort, en fait, à la gêne que l’on éprouve presque toujours à côtoyer quelqu’un d’autre que soi. Les regards se perdent parfois légèrement dans le vague, on perd le fil, avant de renouer un contact fugitif et précieux.

Si le premier film court (34 minutes) Inupiluk, est le récit de cette amitié de guingois, le second, « Le film que nous tournerons au Groenland », sans doute encore plus abouti, se lit comme une amorce de suite, une pré-suite : invités, quand ils le souhaitent, au Groenland, les 2 Thomas imaginent le fameux voyage, qui sera sponsorisé par France culture et Sébastien Betbeder à la caméra. Il s’agit de tisser un canevas, de rêver un vrai-faux film, où la nonchalance devrait se convertir, momentanément, en une sorte de travail. Le travail nuit-il gravement à la liberté ? Jolie question-pirouette que lance, incidemment, l’un des Thomas. Les deux films se suivent et se ressemblent comme des frères, mais sans trop se répondre non plus. « J’ai changé » décrète le deuxième Thomas, sans y croire tout à fait lui-même. Quelque chose a peut-être changé, mais quoi ? L’idée d’un ailleurs, qui serait forcément, toujours, un équivalent d’ici.

Sébastien Betbeder s’autorise toutes les ruptures narratives, sans ostentation. Ses deux films dérivent doucement, en toute liberté, dans la fantaisie et la mélancolie. L’un des Thomas, cherchant un événement tournant pour le scénario, énumère quelques maladies graves dont souffrirait le Père : un cancer, une varicelle ou bien, dans le même registre, finalement… une mélancolie.

Entre loufoquerie et tristesse, le tandem d’Inupiluk colmate tant bien que mal un vide permanent : si les Groenlandais avaient l’air d’avoir une vie solide, réelle, avec enfants, les 2 Thomas reprennent le cours de leur vie, flottant et indécis. Libres comme l’air, et comme ce drôle de film en équilibre instable. Une liberté de ton qui ne cherche pas l’originalité à tout prix, mais qui attache de l’importance au vague-à-l’âme quotidien. C’est beaucoup, et c’est réconfortant.

Inupiluk, de Sébastien Betbeder, France, 2014, 34 minutes et 32 minutes, avec Thomas Blanchard, Thomas Scimeca, Ole Eliassen, Adam Eskildsen, Gaetan Vourc’h, Sébastien Betbeder, Nathalie Salles. Sortie au cinéma le 25 février 2015.

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Olivia Leboyer
Docteure en sciences-politiques, titulaire d’un DEA de littérature à la Sorbonne  et enseignante à sciences-po Paris, Olivia écrit principalement sur le cinéma et sur la gastronomie. Elle est l'auteure de "Élite et libéralisme", paru en 2012 chez CNRS éditions.

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