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[Interview] Sébastien Betbeder, réalisateur de « 2 automnes 3 hivers »

[Interview] Sébastien Betbeder, réalisateur de « 2 automnes 3 hivers »

20 décembre 2013 | PAR Olivia Leboyer

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Nous avons adoré 2 automnes 3 hivers, très jolie comédie, où les sentiments et les saisons suivent des chemins de traverse (voir notre critique). Toute la culture a rencontré son réalisateur, le talentueux Sébastien Betbeder. Le film sort le 25 décembre, nous vous le recommandons très vivement !

Votre film est original : j’ai beaucoup aimé son rythme, très particulier. Le temps frappe parfois comme un grand coup, au moment de la Rencontre amoureuse, ou bien s’étire.

Sébastien Betbeder : Oui, la question du rythme était vraiment essentielle dans ce projet. Il s’agissait de trouver un rythme, une manière de relier ces quatre respirations des quatre personnages principaux. D’où l’idée du monologue, très peu usité au cinéma, presque interdit, même. C’est un procédé que j’aime beaucoup. Cela permet de dire des choses intimes, en s’adressant directement au spectateur, là où les dialogues sont plus limités. Avec le monologue, on entre dans la tête du personnage, sans filtre.

Dans 2 automnes 3 hivers, le mélange des genres est très réussi.

Sébastien Betbeder : Oui, c’est vraiment une comédie, il y a une volonté de faire rire. Mais le drame a également sa place. Les moments drôles et les accidents alternent, selon un rythme singulier. Aux Etats-Unis, il y a un joli mot pour désigner ce type de mélange, la dramédie. Dans Funny People de Judd Appatow, dont les deux amis, Arman et Bastien, parlent dans mon film, c’est bien ce mélange que l’on trouve. Il y a la place pour des changements de rythme, pour des trouées mélancoliques. La première partie de 2 automnes 3 hivers est peut-être plus comique mais, dans la seconde partie, il y a également des bouffées comiques.

Justement, chez vous, cette pratique de la citation d’autres films (Appatow, Bresson, Alain Tanner, etc.), d’autres auteurs, est très personnelle : cela ne fait pas du tout pédant, il y a une vraie fraîcheur, un désir de faire partager vos goûts. On trouve des références dans la Nouvelle Vague, mais aussi dans l’époque actuelle.

Sébastien Betbeder : Oui, j’ai un usage très libre de la citation. Pour moi, ce que l’on aime, les films préférés, les livres de chevet, font tout autant partie de la personnalité que les actes que l’on accomplit dans la vie. L’existence intérieure a autant d’importance que la vie sociale, sinon plus. Ces goûts que mes personnages partagent ici sont comme un langage commun. Il y a des films, des références qui vous aident à vivre. Cette impression, je l’éprouve, et je la vois aussi autour de moi. Un livre que j’aime bien, L’Impureté, de Guy Scarpetta, énonce cette idée : on peut aimer, en même temps, Michel Delpech et Bresson. C’est très vivifiant, je trouve.

Comme dans Funny People, la maladie, la mort planent sur le cours du récit.
Sébastien Betbeder : Oui, la maladie est quelque chose dont je voulais parler. Elle a sa place dans le film, comme dans la vie. Elle peut survenir brusquement, par accident, même chez des personnes encore jeunes, et frapper ainsi par surprise. En même temps, dans le film, l’irruption brutale de la maladie vient aussi apporter quelque chose. Il y a presque comme un cadeau. La maladie vient modifier le rythme, le cours du temps, et imprime quelque chose. Elle colore autrement le film, mais pas forcément en noir.

Vous peignez quatre beaux portraits, deux jeunes hommes (Vincent Macaigne et Bastien Bouillon) et deux jeunes femmes (Maud Wyler et Audrey Bastien) et aucun personnage ne vient étouffer les autres : on s’attache à chacun des quatre, également.

Sébastien Betbeder : Grâce au monologue, on entre dans l’esprit des personnages. Et, en effet, j’ai voulu faire quatre portraits et non un seul. Le héros, ce n’est pas seulement Arman. Vincent Macaigne est un acteur exceptionnel, l’un des meilleurs actuellement. Il a une présence et une étendue de jeu incroyable. Mais mes trois autres acteurs sont tout aussi étonnants. Et les monologues, loin de montrer l’enfermement de chacun dans sa psyché, fonctionne au contraire comme un liant. Il y a, entre eux, dans l’expression des leurs émotions, quelque chose qui circule. Le spectateur est témoin de ce qu’ils ressentent, mais qu’ils ne livrent pas toujours, de ces états d’âme qu’ils sont parfois tenus de garder pour eux. Il y a ce que l’on peut partager, et puis ce que l’on ne dira pas, ce qu’on garde. Seul le monologue permettait de montrer cela. Dans l’une des scènes clefs, où Amélie (Maud Wyler) attend un coup de fil, le monologue nous fait entendre ce qu’elle ne dira pas de vive voix. J’étais attentif à restituer cette belle lucidité des personnages à l’égard de leurs sentiments.
Ça paraît un peu bête, peut-être, de dire ça, mais j’aime vraiment beaucoup mes personnages. Je me suis attaché à eux.

Les personnages secondaires, comme la sœur mystique incarnée par Pauline Etienne (que nous avions aimée récemment dans La Religieuse) ou le rockeur suicidaire joué par Thomas Blanchard, ou encore l’ex-colocataire asiatique délurée (Eriko Takeda), sont très réussis, eux aussi.

Sébastien Betbeder : Oui, ce sont des personnages très importants aussi. Dans une économie de scénario, on aurait sûrement proposé de les supprimer, car ils ne servent pas directement l’intrigue. Mais, justement, je tenais vraiment à leur présence. Ils apportent, chacun, quelque chose, un éclairage sur une question, un problème. Ils disent quelque chose sur le monde. La sœur, par exemple, paraît désorientée, perdue, presque embarquée dans une secte. Quand elle tente de parler à Bastien, son frère, il n’est pas tout à fait là, il s’endort et répond à peine. C’est assez drôle. Et, en réalité, on se rend compte que c’est un personnage qui ne s’en sort pas mal du tout, qui est plutôt solide. Elle a trouvé une porte de sortie, d’une certaine manière.

Au fil de ces saisons sentimentales, on passe par plusieurs états : on rit énormément, on est touchés par la mélancolie. A la fin, les émotions sont mêlées, mais l’on sort heureux du film.

Sébastien Betbeder : Oui, pour moi, la fin est optimiste. Les personnages ont évolué, ont acquis une lucidité. Certains spectateurs voient la fin comme une sorte de résignation. Mais renoncer au conte de fées parfait, c’est, pour moi, une étape de franchie. Là où certaines personnes décident d’arrêter une relation, il est possible de continuer, avec la conscience qu’il s’agit d’une autre forme d’amour, teintée d’autre chose peut-être. Et c’est sans doute un sentiment plus précieux.

visuels: affiche et photo officielles du film

L’ours et le soleil de Domitille, Amaury de Crayencour, Anna Emilia Laitinen
Te voilà! d’Anais Vaugelade
Olivia Leboyer
Docteure en sciences-politiques, titulaire d’un DEA de littérature à la Sorbonne  et enseignante à sciences-po Paris, Olivia écrit principalement sur le cinéma et sur la gastronomie. Elle est l'auteure de "Élite et libéralisme", paru en 2012 chez CNRS éditions.

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