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[Critique] « L’Astragale » : l’attente amoureuse magnifiée par Brigitte Sy et Leïla Bekhti

[Critique] « L’Astragale » : l’attente amoureuse magnifiée par Brigitte Sy et Leïla Bekhti

03 avril 2015 | PAR Olivia Leboyer

Après Les Mains libres en 2010, Brigitte Sy adapte le roman autobiographique d’Albertine Sarrazin (Pauvert, 1965) : une jeune fille en cavale se prend d’amour pour l’homme qui lui vient en aide. Un hasard, une rencontre, qui déterminent le cours de sa vie. L’histoire d’un amour indéfectible, superbement incarné par Leïla Bekthi. Le film sort le 8 avril, nous vous le recommandons chaudement.

[rating=4]

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En sautant le mur de la prison, Albertine se brise un petit os du pied, l’astragale. Un nom poétique, pour une double fulgurance : douleur de la chute et du coup de foudre, presque en simultané. Une première voiture s’arrête, mais le brave homme qui secourt Albertine est père de famille et ne peut se compromettre avec une fugitive. C’est donc un autre homme, un certain Julien (Reda Kateb) qui va prendre en charge la jeune fille. Rassurant, apaisant, l’homme est un petit truand qui a, lui aussi, l’habitude de la fuite et des combines.

C’est par amour pour Marie (resplendissante Esther Garrel), après un hold-up qui a mal tourné, qu’Albertine s’est retrouvée en prison. C’est en s’évadant qu’elle tombe sur Julien. L’amour agit sur elle de manière aussi irréversible que la cassure du pied. Indéfectible, viscéral, et sans violence. Brigitte Sy filme avec délicatesse l’amour qui inonde soudain Albertine. Les regards ou les baisers qu’elle échange avec Julien sont à la fois graves et doux. Un pendentif en forme de cœur, un sourire rassurant, tous ces petits signes attachent la jeune fille, qui connaît mieux la souffrance que le bonheur. Ce n’est pas Albertine qui disparaît, mais Julien, retourné en province pour un casse. L’attente, le doute, Albertine les exprime par écrit. Dans une scène très réussie, une ancienne maîtresse de Julien s’était moquée un soir, dans un bar, de la « grandiloquence » d’Albertine, en exhibant quelques feuillets. « Tu ne peux pas écrire comme on parle ? », lui avait-elle lancé avec aigreur. Mais Albertine écrit comme elle le ressent, avec une langue travaillée mais toujours limpide, percutante. Ces mots, elle les offre à Julien, qui admire sans se sentir vraiment à la hauteur. Hors la loi, un peu apatride (Albertine est d’origine algérienne), sans famille, Albertine trouve dans la souffrance amoureuse et dans l’écriture la force de rêver.

« Il ne peut pas t’aimer autant que je t’aime » lui dira Marie, qui la retrouve facilement dans la grande ville. Paris est tout petit pour ceux qui s’aiment d’un aussi grand amour… Mais Albertine aime, justement, l’absent, celui qu’elle ne retrouve pas lorsqu’elle le voudrait. Les scènes entre Albertine et Marie sont tendres et touchantes. D’autres scènes de sexe, plus crues, nous montrent Albertine soumise au désir d’hommes de passage. La prostitution, parfois violente, parfois plus humaine, donne à l’attente une tonalité plus mélancolique encore. Dans une très belle séquence, le ballet des talons sur les pavés et des regards las et fiers rythme cette tristesse quotidienne.

Surprise en train de lire par un jeune et beau photographe de rue (irrésistible Louis Garrel), Albertine est fixée, l’espace d’un instant, en une image souriante et détendue. Et toujours légèrement de guingois.

Un très beau film, ample et romanesque. Le motif musical (Béatrice Thiriet), simple et fluide, participe au charme tenace de cette Astragale.

L’Astragale, de Brigitte Sy, d’après le roman d’Albertine Sarrazin, scénario de Brigitte Sy et Serge Le Péron, 1h37, avec Leïla Bekhti, Reda Kateb, Esther Garrel, Jocelyne Desverchère, India hair, Jean-Charles Dumay, Jean-Benoît Ugeux, Delphine Chuillot, Zimsky, Billie Blain. Sortie le 8 avril 2015.

visuels: photos, affiche et bande annonce officielles du film.

http://www.dailymotion.com/video/x2jw93b

Création d’un master histoire publique à l’université Paris Est Créteil
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Olivia Leboyer
Docteure en sciences-politiques, titulaire d’un DEA de littérature à la Sorbonne  et enseignante à sciences-po Paris, Olivia écrit principalement sur le cinéma et sur la gastronomie. Elle est l'auteure de "Élite et libéralisme", paru en 2012 chez CNRS éditions.

One thought on “[Critique] « L’Astragale » : l’attente amoureuse magnifiée par Brigitte Sy et Leïla Bekhti”

Commentaire(s)

  • Brigitte Sy a lu tout au plus dix livres dans toute sa vie et elle a dû attendre patiemment plus de quatre ans afin de récolter les fonds pour que son film l’Astragale titre du roman éponyme d’Albertine Sarrazin puisse enfin voir le jour.
    Quand on connaît ne serait-ce qu’un peu la réalisatrice en question, on sait que ses préoccupations les plus immédiates et véritablement nécessaires tournent toutes autour de l’amour et non des chiffres, qu’elles ne se soumettent pas au temps qui ne fait que passer, se consumer vainement mais préfèrent invariablement celui qui dure, oui ce temps des souvenirs auréolés par une mémoire devenue collective puisque partagée, bref c’est ce « sentiment du temps » que la réalisatrice a su fabriquer et offrir aux spectateurs.
    On se dit alors et après coup que les images biseautées dans un noir en blanc somptueux ont gagné d’avoir été polies par la pugnacité subtilement conjuguée au lâcher-prise qu’a dû être celui de l’équipe du film soudée dans la même volonté farouche que ce dernier puisse prendre forme ; exister, de la même façon que les comédiens ont laissé Albertine et les siens habiter leur propre
    corps respectif.
    Leila Bekhti incarne avec superbe Albertine, Albertine, cette pure voyelle – le féminin de voyou ! -, Albertine, cette femme qui a su vivre ses turbulences mais aussi ses tourments dans une singulière et paradoxale douceur au goût étonnant : celle que l’on acquiert une fois et à jamais en se donnant tout entier à l’état brut mais non brutal de ses passions : Julien, Marie, l’écriture et la survie de tous les jours. Et surtout la liberté. ; Liberté absolue,
    Albertine, dedans, dehors, avec ou sans Julien, avec ou sans Marie, en blonde ou brune, en romantique ou pute vénale et voleuse. Albertine, et son parcours époustouflant, à bout de souffle, à perdre haleine, Albertine, et sa détermination de mener une existence dense, intense, mue par une force que, rien ne saurait arrêter, que rien n’arrête. Albertine très cultivée et qui a le soucis de l’autre, ce qui lui permet d’être présente au monde et de l’écrire.
    Qu’elle loue son corps à des hommes qui en sont devenus addictes ou lit du Céline, -Leila-Albertine est charnelle, non sophistiquée, elle est désirable, mais pas aguicheuse, fidèle à son rôle de « jouisseuse cérébrale » dont« la taule est (…) le droit chemin ». Elle n’a pas vingt ans et n’en atteindra pas 30, c’est une fille de l’assistance publique et nous sommes en pleine guerre d’Algérie. Leila Bekkhti, elle, est une petite jeune femme d’allure simple et naturelle, humble et réservée, mais en creux et c’est cela qui est gigantesque, se dessine sans pareille une volonté d’avoir coute que coute prise sur le présent, et mieux encore : de secouer le réel dans les différents essayages humains que lui offre ce dernier.
    Sosie du véritable Julien, Reda Kated est juste, quand il rit ou sourit, quand il gifle – une seule fois dans le film ! – quand il conduit son amoureuse à bord de son vélomoteur, scène mémorable qu’on aimerait durer, durer jusqu’à nous rendre notre propre, notre personnelle, notre infime liberté…Dans le sens où Jean Genet a écrit que ce qui le porte est « cette nuit portative et personnelle ».
    « Dans les yeux de Brigitte Sy »

    Quand on lui demande qu’elle a été la source son inspiration, Leila Bekhti répond sans la moindre hésitation : « les yeux de Brigitte Sy », pas de direction d’acteurs particulière mais le partage émotionnel d’Albertine qui l’habite de la première à la dernière gorgée du commencement du film.
    On aura mal regardé l’Astragale, si peu saisi sa force performative si l’on n’a pas vu surgir du néant la beauté qui s’est réfugiée dans les spirales de la fumée des cigarettes qui s’évanouit dans l’espace, dans la fluidité des mouvements, maîtrisés, dans la sensualité des images moirées, dans les séquences elliptiques mais non confuses dont l’élégante subtilité ne laisse pas de place au pathos, dans la lumière savante qui joue avec la mobilité des acteurs, des paysages, et des gros plans ; ces plans de l’affect par excellence.
    Historiquement, Le Cinéma est né en noir et blanc, la patience exigée par l’attente fébrile de la naissance de ce film là n’a rien usé, ni altéré, ni érodé, elle a au contraire fait gagner de la force à l’histoire de l’Astragale en mettant à genoux quatre années devenues épreuves magnifiques afin de mériter l’exigence légitime d’Albertine. Gageure dont Brigitte Sy a su être à la hauteur. Gageure réussie grâce à la réalisatrice qui s’est érigée en héritière rebelle : c’est-à-dire qu’elle a su et préserver et aussi augmenter la richesse factuelle, poétique et historique de l’œuvre de sa protégée en insérant par exemple des références notamment musicales et imagées liées à la guerre d’Algérie, ou aux mœurs saphiques persistantes à l’âge adulte de la protagoniste. Héritière rebelle, certes mais aussi et surtout fidèle, fidèle parce qu’elle ne ferait pas pleurer l’auteure dont elle a mis le livre à l’écran.
    On n’aura pas tout dit si l’on raconte pas que l’histoire dont le film est adapté est vraie et qu’elle est celle d’une jeune femme surdouée, incarcérée, qui s’évade en sautant d’un haut mur de 25 mètres; un mur de prison, se cassant l’os nommé l’astragale et rencontre son sauveteur et bientôt amant chéri, attendu, devenu fil conducteur de toutes les aspirations de la jeune femme dans ses apprentissages de l’amour et de la mort, avec son repris de justice qu’elle ne quittera que tragiquement en restant du côté « du chronomètre » et non derrière, suite à une erreur médicale lors d’une intervention chirurgicale qui lui sera fatale.
    La phalène est un très joli papillon qui ne vit que 24 heures.
    Les scènes sont souvent courtes mais fulgurantes, mues par une espèce de profonde légèreté. Et ce n’est pas seulement le choix du noir et blanc qui nous impressionne – aux deux sens l’un photographique et l’autre émotionnel du terme-, c’est que ce que l’on nomme d’ordinaire : l’image- mouvement, l’image-action et l’image-temps se conjuguent dans un faux désordre temporel avec des contrepoints et dont la forme justement assassine un réalisme qui fréquemment empêche d’ordinaire les films d’entrer dans le 7ième art. L’art, c’est-à-dire la convention, nécessaire à l’originalité, la singularité performative et la magie née d’une alchimie réussie Les gestes intimes mais jamais familiers échangés entre les deux amants, le portrait du milieu interlope d’un Paris dans les années 60, le casting recherché et finement affûté comme la pointe d’un crayon qui vient d’être taillée, la présence de Brigitte Sy elle-même – qui à l’instar d’un d’Hitchcock- tient à apparaître, ici très enlaidie et tenant le rôle d’Irma vieille lesbienne libidineuse et tenancière d’un bordel spécialisé dans les jeunes prostituées exigeant que la petite nouvelle se tienne bien car si elle n’est pas contente, qu’elle change de crèmerie ! Et enfin la musique aussi puissante, aussi indispensable, aussi bouleversante que l’histoire d’Albertine et de Julien, sublime le tout

    Métamorphose d’une condamnée à vivre

    avril 5, 2015 at 23 h 21 min

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