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[Critique] «The Look of Silence » de Joshua Oppenheimer, documentaire glaçant sur les massacres de 1965 en Indonésie

[Critique] «The Look of Silence » de Joshua Oppenheimer, documentaire glaçant sur les massacres de 1965 en Indonésie

28 septembre 2015 | PAR Gilles Herail

The Act of Killing offrait aux bourreaux l’opportunité de remettre en scène les massacres commis en 1965 en Indonésie. Joshua Oppenheimer continue son travail de mémoire avec The look of silence qui donne l’occasion au frère d’une victime d’échanger avec ses assassins. Le sentiment d’impunité et l’absence de remords est glaçante. Un film éprouvant mais d’une grande force.

[rating=4]

Synopsis officiel : Adi Rukun est ophtalmo itinérant. Au gré de ses visites, il enquête sur les circonstances de la mort de son frère aîné, accusé de « communisme » et assassiné pendant les grands massacres de 1965 et 1966 en Indonésie. La caméra de Joshua Oppenheimer accompagne Adi dans sa confrontation avec les assassins. Patiemment, obstinément, malgré les menaces, ils s’emploient ensemble à vaincre le tabou du silence et de la peur.

The Act of Killing avait permis d’ouvrir le débat sur la mémoire des massacres commis en 1965 contre les indonésiens apparentés « communistes » (qui auraient fait jusqu’à 1 million de victimes). Le procédé cinématographique était inédit et glacial: permettre aux bourreaux de revisiter leurs crimes en leur laissant toute latitude pour romancer et mettre en scène leurs « exploits ». The Look of silence continue ce travail historique en confrontant la parole des meurtriers avec celle des familles de victimes. Joshua Oppenheimer filme l’enquête d’un quadragénaire dont le frère fut assassiné sauvagement par les milices proches du régime en 1965. Adi Rukun part à la rencontre des assassins pour revenir avec eux sur leur ressenti, en espérant déceler des traces de remord au delà des apparences d’arrogance macabre. Le déroulé des entrevues est glaçant et plusieurs scènes sont difficiles à regarder tant l’absence d’empathie semble à peine concevable. Quand l’hypothèse d’un quelconque sentiment de responsabilité est balayé d’un revers de la main en se défaussant sur la hiérarchie, voire sur le caractère déviant des communistes massacrés. L’absence de culpabilité n’est en rien altérée en apprenant qu’Adi a lui même perdu son frère dans ces circonstances. Et les ignominies sont assumées avec une distance goguenarde difficile à imaginer.

Le cas de l’Indonésie est en effet à part dans l’histoire de la barbarie humaine. Car les responsables des innombrables atrocités n’ont jamais été inquiétés, de près ou de loin. La vie a repris son cours après les massacres, les coupables sont encore à des postes de pouvoir. Et peuvent confesser ouvertement l’ensemble de leurs crimes. Comme si le gouverneur d’un Lander allemand évoquait librement en interview des meurtres commis à Auschwitz, en toute impunité. Joshua Oppenheimer réutilise des séquences de témoignages « enthousiastes » de plusieurs assassins filmées plusieurs années auparavant. Autant d’aveux auxquels Adi va devoir se confronter et qu’il va pouvoir utiliser lors de ses discussions avec les personnes concernées. The Look of Silence essaie de trouver une issue « positive » à ce constat glaçant. En cherchant à faire réagir les familles des bourreaux, d’obtenir de leur part une écoute et une prise de conscience. C’est tout l’enjeu d’un film qui milite pour la libération de la parole sur cet épisode noir de l’histoire de l’Indonésie. Un véritable tabou tant il implique des personnalités de premier plan qui peuvent encore se permettre de menacer, face caméra, le documentariste et son protagoniste, en se sachant pertinemment filmés.

The Look of Silence s’inscrit dans la continuité de films comme Le Labyrinthe du Silence qui évoquait le travail de mémoire dans l’Allemagne des années 1950/1960. Au moment où le pays tout entier cherchait à se reconstruire et à oublier les atrocités commises avant et pendant la seconde guerre mondiale, quitte à faciliter l’impunité des tortionnaires nazis. On regrette que Joshua Oppenheimer perde parfois sa ligne directrice en s’attardant sur la famille d’Adi. Avec des scènes très intimes, filmant la vieillesse de près, sans éviter le voyeurisme. Un sentiment de malaise s’installe notamment quand il saisit, sans intervenir, la panique ressentie par le grand-père en pleine crise de désorientation. La force des procédés utilisés par le cinéaste pour capter la froide satisfaction des meurtriers parait en revanche inopportune voire gênante quand elle s’applique à l’environnement personnel du protagoniste. On oubliera malgré tout ces moments de trop pour retenir l’incroyable travail documentaire d’un film qui participera on l’espère à la reconnaissance par l’état indonésien d’une élimination de masse restée trop longtemps absente des livres d’histoire.

Gilles Hérail

The look of silence, un documentaire de Joshua Oppenheimer, durée 1h43, sortie le 30/09/2015 

Visuels : © photos officielles et affiches officielles des films
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Gilles Herail

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