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[Critique] « The Canyons » de Paul Schrader, Lindsay Lohan et James Deen dans un film noir au charme obsédant

[Critique] « The Canyons » de Paul Schrader, Lindsay Lohan et James Deen dans un film noir au charme obsédant

08 mars 2014 | PAR Olivia Leboyer

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Paul Schrader (scénariste de Taxi Driver, et réalisateur de Blue Collar, American Gigolo), livre ici un film noir astucieux et séduisant : réflexion sur le cinéma, sur la liberté sexuelle, sur la dépendance amoureuse, ce film rayonne d’un bel éclat, grâce à Lindsay Lohan et James Deen. Sortie le 19 mars 2014.

[rating=4]

Curieux film que ce The Canyons : petit film noir efficace ou beau film désenchanté et poétique ? Les deux, ce polar sans prétention possédant un vrai style, et même une certaine force hypnotique. Malin, le scénario de Bret Easton Ellis tisse un jeu relativement convenu de jalousie maniaque dans le milieu du cinéma. Christian, un producteur jeune, riche et beau (James Deen, jusqu’à présent acteur de films porno) forme avec Tara (Lindsay Lohan) un couple libre, qui pratique le sexe à plusieurs comme d’autres prennent le thé. Une scène d’échangisme très réussie nous montre seulement le plan large des quatre personnes nues montant l’escalier menant à la chambre, puis quelques gestes sur fond de lumières gobos kitsch : le rituel paraît incongru, étrange, presque désexualisé.

Légèrement fatigué de tout, Christian semble étranger aux sentiments dits normaux. Mais, lorsqu’il apprend que Tara revoit son ex-petit ami Ryan, son comportement change radicalement : obsessionnel, jaloux, il fait suivre Tara et se met à élaborer des scénarii tordus pour éliminer son rival. Mensonges, jeux pervers, tests, la palette est connue (on pense, évidemment aux Liaisons Dangereuses de Laclos, ou au sympathique Sex crimes de John MacNaughton). Mais The Canyons ne se limite pas à une satire cruelle des jeux amoureux. Quelque chose de plus obsédant, de plus triste, nous touche. Les plans de salles de cinéma vides, abandonnées, les plans d’une LA à la beauté creuse, froide, les plans, surtout, d’une Lindsay Lohan belle et abîmée. Ses yeux, verts et limpides, pleins d’une angoisse contenue, nous émeuvent directement. Pour cette Tara, qui a trouvé le confort avec Christian, un retour à la précarité serait inconcevable. L’amour ? Est-ce cet enchaînement de jeux pervers, assumés avec décontraction ? Est-ce la nostalgie de son béguin de jeunesse ? Comment le savoir, lorsque la vie s’est chargée de vous vider de vos émotions ?

Tara sent que quelque chose ne va pas, mais elle ne nourrit guère d’illusions. Les perspectives de changement sont bien minces, dans ce milieu du cinéma où il est si peu question d’art, de films ou de rêves. L’argent, le sexe, les peurs, les mensonges règnent en maîtres. Le beau Christian, impressionnant de désinvolture contrôlée, est lui-même dépendant de son père et de son psy (Gus van Sant, dans une courte scène, excellent). Christian, en référence explicite, bien sûr, au Christian Grey des Fifty Shades (ou au Christian Troy de Nip/Tuck ?), véritable incarnation de la puissance masculine, avec tous ses attributs. Dans ce rôle, James Deen joue avec aisance et ironie de sa propre image. Le choix de deux acteurs à la réputation sulfureuse, Lindsay Lohan et James Deen, n’est pas un simple coup médiatique. Leur image sert le film, en lui imprimant un beau supplément de tristesse. Une belle prof de yoga très saine (Tenille Houston, parfaite), un jeune homme à l’air candide (Nolan Gerard Funk, visage poupon et regard trouble), une jeune fiancée dépassée par les événements (Amanda Brooks) complètent le tableau.

Un film très malin, qui distille un spleen bien noir, triste et beau.

The Canyons, de Paul Schrader, scénario de Bret Easton Ellis, Etats-Unis, 1h39, avec Lindsay Lohan, James Deen, Nolan Gerard Funk, Amanda Brooks, Tenille Houston, Gus van Sant. Sortie le 19 mars 2014.

visuels: photo, affiche et bande annonce officielles du film.

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Olivia Leboyer
Docteure en sciences-politiques, titulaire d’un DEA de littérature à la Sorbonne  et enseignante à sciences-po Paris, Olivia écrit principalement sur le cinéma et sur la gastronomie. Elle est l'auteure de "Élite et libéralisme", paru en 2012 chez CNRS éditions.

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