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[Critique] « Pas son genre », beau film de Lucas Belvaux sur la fin d’un amour

[Critique] « Pas son genre », beau film de Lucas Belvaux sur la fin d’un amour

20 mars 2014 | PAR Olivia Leboyer

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Après 38 témoins, Lucas Belvaux (réalisateur de la superbe trilogie Un Couple Epatant, Cavale, Après la vie) livre un film d’amour manqué particulièrement touchant. Un peu de sociologie, mais surtout beaucoup de finesse. Le film sort le 30 avril, ne le manquez pas.

[rating=4]

Clément (Loïc Corbery), jeune et brillant professeur de philo, est muté à Arras pour un an. Pour ce Parisien qui a l’habitude de sortir (et de prendre son petit-déjeuner aux Deux Magots), le choc est rude. En aménageant bien son emploi du temps, il peut néanmoins concentrer ses cours sur trois jours. Seulement, sur place, à la faveur d’une coupe de cheveux, Clément rencontre une jolie coiffeuse, Jennifer (Emilie Dequenne).

Une idylle s’amorce, tout naturellement. Mais la partie n’est pas égale. D’emblée, au premier rendez-vous, Jennifer tique lorsque Clément mentionne sa profession. Ce n’est pas pour moi, je ne serai pas à la hauteur, semble-t-elle penser. « Et moi, je suis coiffeuse », lance-t-elle avec une légère dérision. « Je le sais », répond Clément : et, de fait, le jeune homme se comporte avec simplicité, sans condescendance. Jennifer n’a sans doute pas les bonnes références culturelles, mais elle est vive, intelligente et sensible. Cette sensibilité la pousse à dissimuler son malaise vis-à-vis de Clément. Toujours pimpante, rieuse, fraîche, elle évite de montrer ses failles et ses peurs. Clément, quant à lui, vit dans l’instant, en fuyant les engagements sérieux. Sur l’amour, il a une théorie, des idées bien arrêtées, et même un livre en librairie. Pour lui, les belles histoires ont un début et une fin, la tristesse des adieux comportant aussi une secrète félicité. Rompre est facile et tentant. Son histoire avec Jennifer, à ses yeux, est importante et éphémère. Il a toujours fonctionné ainsi. Du côté de la jeune femme, l’amour et l’espoir prennent toute la place. Pour elle, les petites vexations, les légers malentendus, sont autant de signes, de menaces sourdes. Insensiblement, Jennifer comprend que la distance entre eux ne se comblera jamais tout à fait. Est-ce dû à leurs différences de milieux socio-culturels ? Lucas Belvaux évite les explications trop monolithiques : si Clément est un peu étranger aux autres, il se sent encore plus éloigné de sa collègue bourgeoise et sûre de ses goûts (Anne Coesens) que de Jennifer. L’attirance n’est pas uniquement physique : les deux amants se parlent beaucoup, plaisantent, trouvent des terrains d’entente. Mais l’équilibre est fragile.

Lucas Belvaux filme la fin programmée d’un amour qui, pourtant, avait quelque chose de beau. On pense un peu à La Dentellière de Claude Goretta (1977, film adapté aussi d’un roman, de Pascal Lainé), où la jeune Isabelle Huppert jouait aussi une coiffeuse. Mais, là où Isabelle Huppert s’effaçait jusqu’à perdre le sentiment d’exister, Emilie Dequenne rayonne superbement, dans la joie comme dans la douleur. Toujours, elle conserve sa dignité. Face à elle, dans un rôle délicat, Loïc Corbery est merveilleusement juste : complexe et séduisant, son personnage nous touche également.

Un beau film sur les impasses de l’amour.

Pas son genre, de Lucas Belvaux, adapté du roman de Philippe Vilain (éditions Grasset et Fasquelle), Belgique, 1h51, avec Emilie Dequenne, Loïc Corbery (de la Comédie Française), Sandra Nkaké, Charlotte Talpaert, Anne Coesens, Daniela Bisconti, Didier Sandre, Martine Chevallier (de la Comédie Française). Sortie le 30 avril 2014.

visuels: photo, affiche et bande annonce officielles du film.

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Olivia Leboyer
Docteure en sciences-politiques, titulaire d’un DEA de littérature à la Sorbonne  et enseignante à sciences-po Paris, Olivia écrit principalement sur le cinéma et sur la gastronomie. Elle est l'auteure de "Élite et libéralisme", paru en 2012 chez CNRS éditions.

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