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[Critique] « Nuits blanches sur la jetée » de Paul Vecchiali : La grâce existe

[Critique] « Nuits blanches sur la jetée » de Paul Vecchiali : La grâce existe

30 janvier 2015 | PAR Matthias Turcaud

 Avec une équipe réduite au strict minimum et seulement deux acteurs, Vecchiali adapte une nouvelle de Dostoïevski. On redoute au départ une caricature de film d’auteur soporifique, mais, très vite, le film, avec presque rien, bizarrement et magiquement, décolle ; et devient étrange et pénétrant comme un rêve de Verlaine.

[rating=5]

La simplicité de Nuits blanches sur la jetée a de quoi sidérer : un budget dérisoire, seulement deux acteurs hormis quelques apparitions furtives – dont le cinéaste lui-même dans une énigmatique séquence liminaire -. Elle n’est pourtant pas synonyme de pauvreté. Ici, chaque procédé, chaque changement de plan inopiné – dans un système de mise en scène qui privilégie le plan-séquence -, a, contraste oblige, un effet et un impact considérablement décuplés.

Il est des cinéastes narrateurs et il est des cinéastes poètes ; Vecchiali est un poète. Il faut voir comment dans l’écrin idéal de la magnifique photo de Philippe Bottiglione,  la lumière bleutée d’un phare passe sur le visage des deux personnages ; voir de quelle manière surgissent soudain des objets, des scènes, des images : tout à coup, sans crier gare, Astrid Averbe se met à danser et un long plan-séquence s’installe ; subitement, et à l’intérieur d’un dialogue très soutenu et littéraire, on nous parle d’un i-phone. On ne sait pas vraiment à quelle époque on se trouve, Vecchiali donne toute sa force à des concepts ou des éléments très simples – que ce soit la nuit, la jetée, ou encore la lumière d’un phare -, pour mieux faire entendre la profondeur du texte de Dostoïevski et son abyssale et passionnante complexité.

Ce jeune homme qui ne cesse de clamer haut et fort sa transparence, son honnêteté, va pourtant avoir recours au mensonge, mais est-il à condamner pour autant ? La jeune femme est-elle coupable de laisser l’amour du jeune homme se développer tandis qu’elle pense à un autre, telle Michelle, la voisine instable de Leonard dans Two Lovers de James Gray (2008) ? La Nuit, omniprésente à part deux plans bien évanescents, est bien propice à l’exploration de ces âmes complexes et clivées. On vous conseille d’accepter de renoncer peut-être au confort de spectateurs auquel vous êtes habitués pour mieux vous embarquer dans ce voyage très singulier et beau au pays de la fragilité et de la contradiction humaine. Vous y trouverez beaucoup de noirceur, mais aussi de purs moments de grâce et d’une beauté certes fragile mais qui peut atteindre des sommets.

 Crédits photos : photos officielles du film.

Nuits blanches sur la jetée, écrit, produit et réalisé par Paul Vecchiali, d’après Les nuits blanches de Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski, Shellac, 1h34. Avec Pascal Cervo et Astrid Adverbe. Date de sortie : le 28 janvier 2015. Sélectionné au Festival de Locarno.

A noter : la rétrospective « Paul Vecchiali, le franc-tireur du cinéma français » qu’organise le Grand Action à partir du 11 février 2015.

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Matthias Turcaud
Titulaire d'une licence en cinéma, d'une autre en lettres modernes ainsi que d'un Master I en littérature allemande, Matthias, bilingue franco-allemand, est actuellement en Master de Littérature française à Strasbourg. Egalement comédien, traducteur ou encore animateur fougueux de blind tests, il court plusieurs lièvres à la fois. Sur Toute La Culture, il écrit, depuis janvier 2015, principalement en cinéma, théâtre, ponctuellement sur des restaurants, etc. Contact : [email protected]

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