Fictions

Trois façons de jouer chez Folio classique : Dostoïevski, Pouchkine et Zweig

Trois façons de jouer chez Folio classique : Dostoïevski, Pouchkine et Zweig

04 mai 2019 | PAR Julien Coquet

Trois personnages confrontés à la folie du jeu par trois grands auteurs classiques, de quoi revenir sur ces courts romans ou nouvelles qui décrivent la folie qui s’empare du joueur lors des jeux de hasard (Le Joueur de Dostoïevski et La Dame de pique de Pouchkine) ou lors des jeux réflexion (Nouvelle du jeu d’échecs de Zweig).

Dans une ville d’eaux allemande se retrouve tout ce que produit l’Europe en cette seconde moitié du XIXème siècle : des comtes, des désargentés qui ne demandent qu’à hériter, des Français, des Anglais, etc. Tout tourne autour de l’argent et le monde se divise en deux catégories : ceux qui en ont, et ceux qui espèrent en avoir. Le narrateur du Joueur de Dostoïevski assiste aux querelles d’héritage d’une famille et, fou amoureux, décide de jouer à la roulette pour sauver Paulina de ses dettes… Dostoïevski dresse un portrait saisissant de cette Europe décadente qui ne pense qu’à l’argent et à l’importance pour chaque famille de la réputation qui la précède. Le Joueur est aussi et surtout une réflexion sur l’attraction du vice et sur la punition qui en découle.

Toujours du côté russe, la nouvelle de Pouchkine, La Dame de pique, adaptée en opéra par Tchaïkovski, était considérée comme « un chef-d’œuvre de l’art fantastique » selon Dostoïevski. En effet, à la lecture du récit, Pouchkine n’a rien à envier aux meilleures nouvelles fantastiques de Maupassant (le principe du récit dans le récit domine aussi ici). Le jeune Hermann, ambitieux et arrogant, entend parler d’une fameuse combinaison de trois cartes qui permettrait de devenir riche. Après s’être introduit chez une comtesse et lui avoir soutiré son secret (mais à quel prix !), Hermann se rend au jeu, obsédé par la réussite promise. Rythmée, angoissée et fatale, La Dame de pique est un chef-d’œuvre de la concision.

D’un tout autre style puisque s’attachant à un jeu de réflexion, sans doute le plus difficile, la Nouvelle du jeu d’échecs, dernière nouvelle de Stefan Zweig avant son suicide, est un autre très grand moment de littérature. Sur un paquebot, un homme se remet à jouer aux échecs après avoir été enfermé plusieurs mois par les nazis sans aucune autre distinction que ce jeu. L’obsession qui conduit à la folie est merveilleusement décrite, tels ces moments où le personnage principal, enfermé dans sa cellule, se met à jouer contre lui-même, déplaçant les pions blancs et les pions noirs, se dédoublant et cherchant à faire gagner les blancs comme les noirs.

Description des échecs par Zweig :
« Mais ne se rend-on pas déjà coupable d’une restriction insultante en appelant les échecs un jeu ? N’est-ce pas aussi une science, un art, flottant entre ces deux catégories comme le cercueil de Mahomet entre ciel et terre, une alliance unique entre toutes les paires de contraires : archaïque et néanmoins éternellement nouveau, mécanique dans sa disposition et pourtant efficace uniquement par l’imagination, délimité dans un espace géométriquement rigide et, avec cela, illimité dans ses combinaisons, évoluant constamment et toutefois stérile, une pensée qui ne mène nulle part, une mathématique dont les calculs ne produisent rien, un art sans œuvres, une architecture sans substance et prouvant néanmoins qu’elle est plus durable dans son être et son existence que tous les livres et toutes les œuvres, le seul jeu qui appartienne à tous les peuples et à toutes les époques et dont nul ne sait quel dieu l’a apporté sur terre pour tuer l’ennui, aiguiser les sens, bander l’âme ? »

Le Joueur, Fédor Dostoïevski, Folio Classique, 256 pages, 3,50€
La Dame de pique, Alexandre Pouchkine, Folio Classique, 128 pages, 3€
Nouvelle du jeu d’échecs, Stefan Zweig, Folio Classique, 160 pages, 3€

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Julien Coquet

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