Cinema
A Belfort, le festival Entrevues « donne leur chance à des inconnus »

A Belfort, le festival Entrevues « donne leur chance à des inconnus »

13 novembre 2014 | PAR Yaël Hirsch

Alors que la 29ème édition des Entrevues de Belfort commence le 22 novembre prochain, et que Toute la Culture, partenaire du festival pour la deuxième année se réjouit d’y découvrir une nouvelle fois des talents encore inconnus du 7ème art, nous avons rencontré la programmatrice de ce festival de cinéma où les films internationaux en compétition sont des révélations et où des cycles très pointus sont pensés pour rencontrer le public très attentif de Belfort. Puits de science cinématographique, passionnée et de cinéma et de sa transmission vers le grand public, Lili Hinstin, a éclairé pour nous les aspects les plus alléchants de sa programmation. 

Le programme, c’est ici.

Souvent à Belfort, les films en compétition entrent vraiment en résonance avec les cycles programmés, comment faites-vous ce tour de magie?
Un festival est une série de projections sous forme de parcours ; la manière dont sont projetés les films, le fait même de les voir rapprochés crée du dialogue ou de la réflexion. Quand on fait la sélection de la compétition en général on ne pense pas tellement aux cycles de rétrospective. Il y a des temporalités différentes : normalement les cycles sont bouclés bien avant la fin de la compétition qui est l’avant-dernière chose qu’on achève, juste avant la section d’aide à la post-production. Mais cette année, on avait déjà prévu de projeter Letters to Max de Eric Baudelaire dans le cadre du cycle « Le Voyage dans le temps » ; c’est un film qu’on adore qu’on voulait vraiment montrer.

Cette année il y a de nouveaux partenariats avec les autres lieux et événements de culture de la ville de Belfort, notamment avec les Eurockéennes…
Belfort est une ville de 50 000 habitants remarquablement équipée culturellement. C’est un héritage de la politique menée par Jean-Pierre Chevènement et le maire actuel, Damien Meslot veut vraiment en faire le pôle culturel de la région. Il y a une longue tradition de collaboration d’Entrevues avec les autres institutions culturelles, ce qui est bien c’est qu’on travaille toujours ensemble et en synergie, il y a une véritable solidarité culturelle. Cette année encore, nous travaillons avec le Centre Chorégraphique National de Franche-Comté, la scène nationale, la salle de concert la poudrière et l’espace Gantner, centre d’art spécialisé dans les arts numériques. Et j’ai proposé à ces trois partenaires historiques d’aller plus loin que de simples « hors les murs ». Je leur ai présenté le programme en amont et c’est au cœur des cycles qu’Entrevues programme des projections en partenariat avec eux. La séance dansée qui a lieu chaque année pendant Entrevues, aura lieu en partenariat avec le CCN. Et cette année Joanne Leighton a pensé avec nous quelque chose qui entre parfaitement dans le cadre du cycle « Le Voyage dans le temps ». De la même manière, la poudrière n’est pas seulement notre lieu de prédilection pour les « after » mais devient un espace du festival à part entière, avec des projections, pareil pour l’espace Gantner qui propose une séance dans le cadre du Festival.

C’est tout naturellement que les Eurockéennes, autre événement culturel majeur de Belfort, devient notre partenaire cette année, pour le prix « One+One » qui récompense la musique d’un film. Comme le jury est constitué de jeunes de 18 à 25 ans qui ont envoyé leur candidature spontanée, on a décidé de leur permettre de discuter avec une personnalité qui connait à la fois le cinéma et le musique et cette année c’est Lou Doillon.

Avec le critique Tamaki Tschichida dans le jury, la carte blanche à Kyoshi Kurosawa et l’intégrale du cinéaste d’animation Satoshi Kon, cette édition d’Entrevues va-t-elle être très japonaise ?
Oui, et c’est un grand plaisir de programmer Satoshi Kon. Même ceux et celles qui ne sont pas portés sur l’animation vont pouvoir découvrir en lui un immense metteur en scène. C’est Fritz Lang, ce réalisateur, avec une proposition narrative forte, une langueur et des ellipses qui perdent le spectateur dans des méandres très noirs. On programme 4 de ses films, une série et aussi le magistral Memories (1995) qu’il n’a pas dirigé mais qui est une œuvre fondatrice de l’animation japonaise pour laquelle il a fait le scénario et les décors.

Cette année, votre section Cinéma et Histoire est un kaléidoscope sur 14/18. Comment êtes- vous arrivée à une sélection aussi pointue?
C’est un des rendez-vous classiques du festival qui est en général piloté par le professeur d’histoire de la ville. Mais cette année, il s’est entouré d’historiens de l’art venus de divers pays d’Europe pour choisir et commenter des films. Il a fallu s’y prendre bien en amont parce que certaines copies devaient être retrouvées, traduites et sous-titrées. On a failli récupérer un vrai film nazi, mais on s’est dit que payer pour traduire le film c’était peut-être un peu beaucoup. Le film allemand choisi par Daniel Schulz est très rare et était un film de 1933 sur la Première Guerre mondiale, Morgenroth. 1933, juste après l’arrivée au pouvoir d’Hitler, cela parle aussi de la guerre qui est à venir…

La fabbrica montre presque toute la filmographie de Tony Gatlif mais laisse de côté les derniers films pour permettre de revoir les premiers, pourquoi ?
Gatlif, c’est un cinéaste connu. Or, c’est un peu le rôle d’Entrevues que de faire découvrir des films plus difficiles d’accès ou moins frais dans les esprits des réalisateurs qu’on montre. Il y a notamment deux films inédits, son premier long métrage, La terre au ventre (1978) qu’on pensait disparu mais dont le réalisateur a trouvé une copie dans sa cave en 35 mm. C’est un film magnifique, premier film d’un écorché qui fouille ce noyau de blessures qu’est la famille. Avec une proposition de mise en scène extrêmement forte qui est de représenter l’Algérie comme la campagne française… Au sens propre une « Algérie française » où les fellagas ne font que passer… La terre au ventre est l’un des seuls films français qui ait trouvé grâce aux yeux de Guy Debord qui l’a défendu, a écrit les phrases publicitaires sur les affiches et l’a fait projeter à l’Accatone, permettant à Gatlif de rencontrer le producteur Gérard Leibovici. On va aussi montrer deuxième long Corre, Gitano (1981) qui est un film sur le chorégraphe de Flamenco expérimental, Mario Maya. Il y a du matériel littéraire dans ce film. Ce qui est beau avec Gatlif, c’est qu’il n’y a jamais de misérabilisme. Ses films sont nourris d’une réalité sociale qu’il développe avec une vie incroyable, on est loin des films à thèse. Il a toujours le détail juste, comme quand Romain Duris ne se fait voler qu’une seule de ses deux bottes dans Exils (1994). Je crois que Gatlif est l’un des seuls réalisateurs a pouvoir arriver à tels niveau de réalisme et d’émotion dans une scène de cinéma.

C’est votre deuxième année à Belfort, quel effet cela fait-il quand vous découvrez des talents et que vous suivez leur ascension, festival après festival ?
C’est une longue tradition à Belfort, qui est un festival où des films peuvent trouver leurs distributeurs et notamment des films étrangers. Que deux films présentés chez nous soient une aide à la postproduction : Sud eau nord déplacer d’Antoine Boutet, lauréat 2013 et Buzzard de Joel Potryku, aient été retenus en compétition dans la section « Cinéastes du présent » pour la 67ème édition du Festival International de Locarno, c’est évidemment formidable. Dans la compétition de l’an dernier, Peine perdue de Arthur Harari, a cartonné à plein  festivals, de même que le film algérien Chantier A, de Lucie Dèche, Karim Loualiche et Tarek Sami, qui après a fait le tour des festivals du monde entier. Les réalisateurs ne connaissaient personne et on a pu voir leur film et leur permettre d’être vus. De Belfort ils ont même fait la route vers la Suisse pour donner une copie de leur film à Jean-Luc Godard! On a la chance d’être une équipe de 4 programmateurs qui visionnons 1600 films pour préparer le festival. Cela nous permet de vraiment découvrir des cinémas, de sortir de notre cercle de connaissances de ce qui nous est familier pour donner leur chance à des inconnus totaux, et qu’on donne une visibilité à des réalisateurs et des équipes de cinéma que personne ne connait est ce dont je suis le plus fière.

Les lauréats du festival vous sont fidèles? Ils reviennent y présenter leur nouvelles créations?
Absolument dans les avant-premières de cette année, il y a des fidèles comme Sophie Letourneur, ou surtout Thomas Salvador, qui est venu présenter 4 courts métrages, dont 3 en compétition, il y a très longtemps, qui a été le seul réalisateur de court a faire partie du jury pour les longs, a réalisé la bande-annonce du festival une année, est venu parfois pour son seul plaisir et présentera cette année en avant-première son premier long,  Vincent n’a pas d’écailles. 

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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