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Michaël Dacheux nous parle de l’Amour Debout en compétition à Entrevues à Belfort

Michaël Dacheux nous parle de l’Amour Debout en compétition à Entrevues à Belfort

15 novembre 2018 | PAR Yaël Hirsch

Alors que le Festival Entrevues de Belfort commence ce samedi 17 novembre 2018, pour une longue cure de premier, deuxième et troisième longs métrages européens, le réalisateur de  l’Amour Debout, primé l’an dernier comme « Film en cours », passé par l’ACID et  sélectionné  cette année dans la section « Premières fictions françaises » répond à nos questions sur ce premier opus qui parle de passage à l’âge adulte.

A noter : parmi les cycles proposés cette année à Entrevues, l’on trouve le très appropriés « Les premiers films de…« . Ici celui de Michaël Dacheux.

Êtes-vous venu à Belfort avant d’y présenter L’Amour debout ?
Non, c’était la première fois que j’y allais l’an dernier. C’est un festival que je connaissais, de nom, de réputation, et j’y étais allé l’an dernier pour l’aide à la post-production qui s’appelle Film en cours, où le film a postulé alors qu’on était en fin de montage. Le film a été vu sur place et a gagné le prix Film en cours qui était une aide en industrie pour nous aider à terminer la post-production avec un studio de mixage, une aide pour l’étalonnage, etc.

Comment ce prix vous a-t-il aidé à terminer le film?
On a tourné avec une petite équipe, souvent sans autorisation, et je pense que ça se sent. Par contre le collège à Ivry, la cinémathèque, il y a des endroits que je connais très bien. Tout s’est fait par des connaissances ou alors de façon plus ou moins sauvage. Il y a eu zéro euro de budget sur ce film- c’est très particulier. On a tourné avec des bonnes volontés. J’ai tout payé de ma poche, les défraiements et pour nourrir les gens, c’est pour ça qu’on ne tournait qu’un weekend par mois, pour que les gens puissent travailler. Pour des raisons de récit aussi, on voit les saisons, le temps qui passe, mais avant tout pour des raisons de production. C’était pour moi la seule façon d’envisager la possibilité du film. Le prix du Film en cours apporte des aides en industrie, pas de l’argent. Bien sûr, cela équivaut à une certaine somme d’argent. Cela nous a soulagé et nous a aidé à arrêter de bricoler, ça nous a donné une forme de reconnaissance et de légitimité extérieure, c’était très important pour moi et pour l’équipe, pour que ça sorte du complot clandestin et qu’il y ait des gens qui disent que ça vaut la peine, sinon nous étions très seuls.

Est-ce difficile de faire un premier film qui parle de passage à l’âge adulte et qui est donc … très « premier film »?
Je savais que le film allait prendre la forme d’un récit initiatique d’apprentissage et oui, je pense que c’est dangereux, notamment couplé au récit du coming out. C’est quelque chose d’assez cliché, mais je pensais que c’était quand même intéressant si le film était très peuplé, si on n’était pas totalement focalisé sur Martin. Déjà il y avait le contre-point de Léa, et puis il y avait aussi d’autres personnages qui pouvaient apparaître comme des échos, des projections possibles, des petites planètes plus ou moins bienveillantes qui entourent le personnage. Le personnage peut aussi disparaître pour qu’on puisse naviguer d’individu en individu. J’avais envie que le film soit comme un chœur, mais avec des singularités très fortes, un petit peu comme le choeur qu’on entend dans le film et qu’on voit, fait par Jean Christophe Marti, avec des dissonances, que chacun ait sa propre voix, même physique : il y a des types de jeux très différents, des acteurs chevronnés, d’autres sortent d’une école de théâtre, d’autres qui n’ont jamais fait de cinéma, qui jouent plus ou moins leur propre rôle. Je voulais que ce soit cette friction qui fasse avancer le film, que ce ne soit pas que l’action.

On a l’impression que l’héroïne se protège…
Ça m’intéresse de savoir ce que les gens ont pu projeter sur Léa. C’est des choses qu’on n’a jamais formulé comme ça avec l’actrice Adèle Csech, elles se sont précisées au montage. Je savais que le personnage principal, celui qui fait avancer l’action, qui rencontre le plus d’obstacles c’est Martin. Il doit trouver où se loger, un travail, accepter son homosexualité, et Léa est plutôt une narratrice secrète, elle ouvre le film, nous invite dans la fiction et clôt le film dans un regard, avec le corps aussi, quelque chose de secret, d’intérieur, de mélancolique. Elle a peut-être un savoir un peu plus clair de son désir, de ce qu’elle veut. Martin avance plutôt à l’aveugle, dans le déni, il se raconte des histoires. Léa ne veut pas souffrir et se rend compte que risquer la relation amoureuse c’est peut-être souffrir. Elle, contrairement à Martin, a un refuge. Lui, on ne sait pas d’où il vient, il arrive les mains nues à Paris, il doit entièrement s’inventer socialement, inventer l’image de lui-même, Léa est un peu plus structurée, elle a déjà un appartement même si elle doit le partager, elle a un métier même s’il est précaire, elle a sa grand-mère qui lui a transmis des choses alors que Martin n’a pas du tout d’héritage. Il va aller à la cinémathèque, rencontrer un critique qui a le même âge que lui, se trouver à table avec une actrice de cinéma, tout ça pour lui sont des choses nouvelles qui peuvent lui faire peur, alors que Léa on lui a plus transmis, par la musique par exemple, les choses de l’esprit, les choses culturelles, ce qui ne l’empêche pas d’avoir une grande mélancolie.

Quel est l’impact de la nouvelle vague sur les personnages, sur la façon de voir ces jeunes qui évoluent ?
La nouvelle vague est très importante pour moi. Ils ont bien réussi leur coup, puisque 60 ans après ils peuvent encore être détestés, il y a une vraie haine contre la nouvelle vague, beaucoup par inculture, parce que tous les films ne sont pas vus. Elle reste dangereuse et actuelle. Une façon de faire des films contre l’industrie. Selon moi la nouvelle vague est essentielle dans les types de jeux qu’elle a inventé, les décors qu’elle a montré, les risques qu’ils ont pris, il y a des choses complètement dingues. Il y a à l’image et au son une audace, une liberté de jeunesse que je trouve très importante. Par exemple, un des films qui m’a le plus fait penser à la nouvelle vague récemment c’est A genoux les gars d’Antoine Desrosières qui me fait penser à Jean Rouch. Il y a une liberté dans leur parole, une façon de montrer les choses, de prendre au sérieux son sujet. C’est rare. Dans la post nouvelle vague aussi, ces gens qui ont continué mais différemment dans les années 1970, Gérard Blain, Brisseau ce sont des cinéastes français que j’aime beaucoup. Un cinéma qui peut venir des années 30, et un cinéma des années 60, 70. Notamment pour les acteurs, il y a une liberté de ton et de jeu qui se perd aujourd’hui. On entend la même façon de parler, le même type de corps et de visage. Alors que la nouvelle vague autorise à inventer des formes qui peuvent marcher.

De Brisseau à Desrosières, il y a quelque chose du Roman-Photo dans cette esthétique..
J’aime la frontalité, pas les chichis. J’aime l’idée de montrer un jeune homme qui veut faire des films, qui donc doit travailler en faisant des petits boulots, etc. Il y a une forme de grisaille qui n’est pas forcément très cinématographique à priori. Il y a aussi une indécence à montrer des gens qui veulent faire du cinéma, ou alors il faut en parler de façon très romantique, comme dans Les Provinciales, l’histoire d’un jeune homme qui vient à Paris et veut faire du cinéma. Martin au contraire dans l’Amour Debout est très ancré, il n’y a aucun mimétisme dandy. Simplement montrer les choses, les documenter, il y a une sorte de puissance enregistreuse du cinéma ethnographique qui documente les choses. Ça m’intéresse de voir des gens faire des choses devant la caméra. Souvent dans le cinéma d’auteur on valorise le hors champ, ce qui n’est pas montré. Ça peut être intéressant mais parfois il y a des gestes qu’on ne voit plus. Brisseau a une façon de montrer les gens travailler, rentrer dans un appartement, une sorte de découpage classique dans lequel je me retrouve.

Quel rôle jouent les citations ?
Beaucoup de gens que je connais parlent de livres qu’ils ont lus, de films qu’ils ont vus. J’ai essayé de me souvenir ce que pouvaient être certaines rencontres avec certains films. Des jeunes gens ont des rencontres avec certains livres, films, parfois totalement bouleversantes, comme s’il y avait quelque chose que le livre ou le film savait sur nous-même et qu’on ne savait pas encore soi-même. Il fallait montrer ça et le prendre au sérieux. Ce n’est pas du tout un petit cénacle cultivé qui disserte avec des références. Ce sont des personnages qui nomment des choses qui ont été extrêmement importantes dans leur vie. Bien sûr je n’ai pas choisi n’importe quoi, mais je ne suis pas non plus dans une forme de révérence, avec Ravel, Deleuze, etc. Deleuze par exemple c’est parce qu’on est dans la rue de laquelle il parle dans son abécédaire. Et comme Léa est guide elle en parle. Je ne me prosterne pas, mais je ne choisis pas n’importe quoi. C’est presque ethnographique.
Le film sort donc le 30 janvier et entre pour la première fois en compétition en France. Je suis très content qu’il soit vu, montré.

Quand on y plante sa caméra, même pour la première fois, comment renouveler cette image de Paris ?
Je ne m’étais pas vraiment formulé que je voulais renouveler son image, mais c’est vrai que je ne m’intéresse pas aux cartes postales, au réalisme poétique… Ça vient du milieu social qui est montré, des personnages qui sont dans une forme de précarité, qui sont des intellectuels, mais qui vivotent de petits boulots en petit boulots. C’est quelque chose que j’ai pu voir autour de moi et qui n’est pas trop montré au cinéma. Ça délimite un certain nombre de quartiers – ils ont des difficultés à se loger mais ils vivent quand même dans Paris intra muros, donc déjà sociologiquement il y a quelque chose qui se dessine.

Michael Dacheux, L’amour debout, avec Paul Delbreil, Adèle Csec, Samuel Fasse, Jean-Christophe Marti, Thibaut Destouches, Shirley Mirande, Pascal Cervo, Françoise Lebrun ; 2018 83 min,  France, Epicentre Films, sortie le 30/01/2019

visuel : Michael Dacheux, photo du film (c) Epicentre Films

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : yael@toutelaculture.com

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