Cinema

A 5 heures de Paris, une comédie sentimentale très loin des lieux communs

23 juillet 2010 | PAR Olivia Leboyer

« A cinq heures de Paris » a fait la une des médias dernièrement, car le réseau de cinémas Utopia a voulu le boycotter pour son origine israélienne (voir notre article sur le boycott et celui sur le retour sur cette décision). Par-delà les controverses politiques, cette comédie sentimentale singulière vaut le voyage, car elle refuse obstinément les excès du romantisme tout en alignant, comme autant de passages obligés, les clichés du genre.

Yigal, chauffeur de taxi à Tel Aviv, divorcé, rencontre Lina, la prof de musique de son fils, une jolie jeune femme un peu triste, qui doit bientôt émigrer avec son mari au Canada. L’attirance est immédiate, mais comment envisager une relation alors que Lina est sur le point de s’envoler ? Dans une comédie romantique classique, l’amoureux trouverait, in extremis, un moyen pour la retenir. Ici, le ton est donné dès le départ. L’amour sera déçu. Mais ce n’est pas grave. Yigal n’espère rien de particulier et cette femme lui semble, de toute façon, trop bien pour lui. Dans son taxi, il écoute ses chansons préférées, surtout celles de Joe Dassin, dont les paroles « Salut ! Comment tu vas ? Salut, c’est encore moi » ou « Roméo, Juliette et tous les autres / Dormez en paix / Une simple histoire comme la nôtre est de celles qu’on n’écrira jamais » s’accordent bien à sa façon de voir les choses, cool et un peu désengagée. Yigal rêve, observe, sans oser vraiment entreprendre quoi que ce soit d’important, ni en amour ni sur le plan professionnel. Son meilleur ami, qui est aussi le nouveau mari de son ex-femme, le pousse en effet à s’associer à lui pour diriger une entreprise de transports, mais Yigal se trouve bien dans son taxi. Il suit une thérapie pour soigner sa peur de l’avion, qu’il aimerait prendre bientôt pour aller à Paris, où se tiendra une fête de famille. S’il n’y arrive pas, ce ne sera pas si grave. Il n’a pas honte de ce qu’il est, ne rumine pas une quelconque frustration, se contentant de vivre tranquillement en regardant autour de lui avec des yeux d’enfant.

C’est cette candeur, cette simplicité, qui séduit Lina. A l’inverse, elle doit composer avec ses illusions perdues : ancienne concertiste, elle n’est à présent qu’une prof de musique dans une petite école ; son mariage, avec un urologue russe, bat de l’aile ; elle n’a pas eu d’enfant ; elle s’apprête à quitter un pays qu’elle aime. Alors, évidemment, la rencontre avec Yigal lui fait l’effet d’une bouffée d’oxygène, une halte reposante au milieu de ses angoisses. Comment fait-il pour conserver cette fraîcheur, semble-t-elle se demander, un peu incrédule ? Précisément, Yigal irradie parce qu’il est tombé amoureux… Une petite romance, sans prétention, le temps de quelques courses en taxi à travers la banlieue grise de Tel Aviv. Le mari évoqué paraît loin, inconsistant, mais Lina prête à Yigal, pour une soirée improvisée au restaurant, un de ses costumes, démesurément grand. Bien sûr, le mari refait son apparition, étrange russe ombrageux, sorte d’ogre charismatique. En face, Yigal semble petit, un peu anodin. Le mari, au début, ne sait d’ailleurs pas vraiment s’il doit prendre l’incartade de sa femme au sérieux, plus tenté de rire que de s’inquiéter. Pourtant, il y a chez Yigal quelque chose de désarmant. Jusque dans sa force d’inertie, le personnage possède une faculté d’attention aux autres en définitive peu commune. Yigal est resté un enfant, qui ne comprend pas pourquoi les femmes, un beau jour, s’en vont. Lina s’en ira, mais elle aura eu le temps d’avoir des regrets, pour la brève romance et pour un pays qu’elle aime.

Paradoxalement, ce joli film tout simple, sans visée politique, vient d’être boycotté en France par le réseau de salles Utopia, en raison de la politique israélienne. Il y a là quelque chose de véritablement absurde. Cette histoire d’amour et de nostalgie, triste et légère, parle précisément de la distance entre les individus, des incompréhensions et malentendus, mais aussi de bienveillance et d’espoir. Il faut aller voir ce film, pour son charme évident, comme pour l’injustice dont il fait l’objet.

« A 5 heures de Paris »(« Hamesh Shaot me’Pariz »), de Léon Prudovsky, avec Dror Keren, Elena Yaralova, Vladimir Freedman, Israël 90 minutes, Sortie le 23 juin 2010.

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Olivia Leboyer
Docteure en sciences-politiques, titulaire d’un DEA de littérature à la Sorbonne  et enseignante à sciences-po Paris, Olivia écrit principalement sur le cinéma et sur la gastronomie. Elle est l'auteure de "Élite et libéralisme", paru en 2012 chez CNRS éditions.

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