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20es Journées Cinématographiques Dionysiennes : l’imaginaire roi, avec « A cœur battant » en avant-première

20es Journées Cinématographiques Dionysiennes : l’imaginaire roi, avec « A cœur battant » en avant-première

03 février 2020 | PAR Geoffrey Nabavian

Au sein du cinéma L’Ecran, à Saint-Denis, et de quelques autres salles du département, le passionnant Festival propose, en cette année anniversaire, un parcours dans des œuvres entre rêve et réalité. On a pu y découvrir le splendide film franco-israélien A cœur battant. Les Journées se poursuivent jusqu’au 8 février.

Les Journées Cinématographiques Dionysiennes fêtent leurs vingt ans. Ce rendez-vous de début d’année en forme de parcours au cœur d’une thématique précise et de sa représentation dans les films (avec avant-premières, films de patrimoine ou masterclasses) affirme encore une fois, en cette vingtième année, son ambition et sa vision pointue du cinéma (sans se renier), en ayant lieu sur une période plus longue. Et en proposant des projections dans quatre autres salles du département, en plus de l’Ecran, fidèle fief situé à Saint-Denis : le Studio à Aubervilliers, l’Espace 1789 à Saint-Ouen, l’Etoile à La Courneuve, et l’Espace Paul-Éluard à Stains. Dans l’objectif de « faire vivre ce territoire riche de ces diversités, que constituent Saint-Denis et les communes voisines » (dixit l’équipe du Festival dans son éditorial). Et avec, cette année, des films aux héros entre rêve et réalité, et un thème résumé par l’adage « La Vie est un songe ». Rétrospectivement, on a pu rester marqués par l’édition 2015 des Journées, consacrée aux femmes et à leur travail au sein du cinéma, avec les multiples cartes blanches offertes à Virginie Despentes (son interview dans le cadre du Festival ici), par l’édition 2016 dédiée aux films interdits, avec entre autres la venue de Jean-Denis Bonan, ou par la 2019, où la thématique du voyage permit notamment de redécouvrir Alexandrie… pourquoi ? de Youssef Chahine, présenté par Amal Guermazi, lors d’une conférence musicale.

En 2020, la sélection s’axe donc sur les songes, « sans pour autant perdre l’ancrage dans le réel et ses dimensions politiques qui façonnent le Festival depuis ses débuts » (selon les mots de Vincent Poli, coordinateur de la programmation). Avec comme invités d’honneur cette année, les réalisateurs Arnaud et Jean-Marie Larrieu (Un homme un vrai, Les Derniers Jours du monde). Entre autres événements, un concert-performance autour de l’écrivain de science-fiction Alain Damasio, partage l’affiche avec l’avant-première de Monos, la leçon de cinéma de Michel Gondry, la carte blanche offerte au réalisateur des Garçons sauvages Bertrand Mandico (qui choisit entre autres de projeter Tetsuo, de Shinya Tsukamoto), ou deux films en réalité virtuelle, forcément raccords avec le thème choisi (SENS VR, et 7 Lives).

A cœur battant, splendide portrait d’une relation par Skype

Présenté en avant-première aux Journées, par sa réalisatrice, sa scénariste, son actrice principale et sa productrice Delphine Benroubi, le très beau A cœur battant (montré auparavant à la Mostra de Venise, sous le titre The end of love) s’emploie à peindre la difficile relation d’un couple (avec un enfant en bas âge) entre la France et Israël, que des problèmes administratifs empêchent de se rejoindre. En ne donnant à voir que les instants où se déroulent des conversations via Skype. Ce faisant, le film dévoile sur l’écran d’une belle façon la part d’imaginaire que les nouveaux moyens de communication stimulent, pas toujours pour le meilleur. Lorsque Julie, qui vit à Paris, voit Yuval (qui se trouve à Tel-Aviv) sur son écran, elle ne peut et ne pourra percevoir qu’une infime partie du cadre qui l’entoure… Et vice-versa. Dès lors, les doutes et l’imagination se mettent en branle, à toute vitesse. Le film offre à ressentir cette thématique, de manière profonde, en s’appuyant sur la mise en scène de la réalisatrice Keren Ben Rafael (qui signa Vierges) : plans fixes composés avec précision, et pas explicatifs, baignant dans un univers sonore bien réfléchi, au sein duquel la musique est intelligemment absente. Le caractère précis de la réalisation imprime au film une personnalité, qui sait en même temps ne pas étouffer l’humanité du sujet et ménager de beaux espaces de rêve au spectateur.

On remarque également la justesse de l’écriture des scènes (due à Élise Benroubi et à la cinéaste elle-même, coscénaristes), qui prennent pour points de départ des moments crédibles dans la vie d’un couple à distance, parfois infimes mais très humains. Tous ces effets très mesurés, et cette finesse, permettent ainsi à certains plans de se charger tout à coup de tension et d’inquiétude, conférant des montées dramatiques au scénario. Ce faisant, un autre thème se fait jour : la capacité des moyens techniques sensés faciliter la communication à favoriser les drames

Restent à souligner les interprètes, splendides. Judith Chemla rend ici la personnalité aérienne puissante qu’on lui connaît extrêmement terrienne : la Julie qu’elle compose paraît toute en joie de vivre et en fragilité, passionnante et si engagée dans son quotidien qu’elle paraît sur le point de craquer, parfois. Face à elle, Arieh Worthalter apparaît très charismatique, comme une montagne de sentiments qui essaye de ne pas se laisser gagner par les doutes et la mélancolie. On guette les fêlures de ces humains-ci avec des yeux fascinés, en s’attachant également aux interprètes qui les entourent, telles Noémie Lvovsky, incroyable et si juste, le temps de deux scènes dures où elle évite toute caricature. Ce cinéma qui affiche un œil d’artiste dans sa réalisation, et prend également tout le temps de bien regarder son sujet, parle au cœur et aux tripes. Et la cohérence des choix de mise en scène laisse de l’espace à une foule de détails pour exister, de la musique de Winter Family qui clôt le film (et fait écho à des spectacles d’art contemporain, où le groupe s’illustra, en même temps qu’à la forme du métrage, proche de la performance parfois) à la peluche de Macaron Glouton, que l’on remarque à un moment dans la chambre du petit Lenny (et pourra tout à coup évoquer des souvenirs de jeunesse au spectateur). Une réussite à découvrir dans les salles françaises le 15 avril, distribuée par Condor Distribution.

A l’issue de la projection en avant-première, aux Journées Cinématographiques Dionysiennes, le public a été invité à livrer son ressenti sur le film. Outre ses belles qualités techniques, on notera que les débats ont beaucoup porté sur les responsabilités de chacun des deux membres du couple dans les montées de tension. Et partant sur les personnalités de ces deux protagonistes, perçues de manière très différente par les membres de l’auditoire. Une belle preuve de l’humanité du film.

Les 20es Journées Cinématographiques Dionysiennes se poursuivent jusqu’au 8 février 2020.

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Visuel 1 : affiche des 20es Journées Cinématographiques Dionysiennes

Visuel 2 : l’équipe d’A coeur battant présentant le film © Geoffrey Nabavian

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Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale. Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub. Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival. CONTACT : [email protected] / https://twitter.com/geoffreynabavia

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