Arts

Sous le vent de l’art brut

Sous le vent de l’art brut

21 juillet 2011 | PAR Justine Hallard

Si le vent de l’art brut souffle sur la Halle Saint-Pierre depuis 1995, un vent de liberté y souffle aussi en accueillant une partie de la collection allemande de Charlotte Zander. En effet celle-ci n’est pas seulement constituée de pièces d’art brut, mais aussi d’art singulier et d’art naïf.

Joli pont pour réunir ces créateurs marginaux, qui ont tous en commun d’être des peintres autodidactes, de créer dans une totale spontanéité, sans chercher de références intellectuelles ou conceptuelles, ni même de se revendiquer en tant qu’artiste. De l’art avec les tripes, avec ce qu’il y a de plus profond dans l’inconscient, au seuil de la maladie mentale pour ceux de l’art brut – et flirtant sûrement un peu avec la folie aussi pour certains regroupés sous les mentions d’art singulier et d’art naïf – et peut-être comme une art-thérapie pour beaucoup.

Ces créations en marge des courants et des écoles trouvent leur source dans les conditions-mêmes de leur production. A création en marge s’associe la propre marginalité de ces créateurs. Fréquemment les biographies des uns et des autres font part de leurs séjours en hôpitaux psychiatriques ou maisons correctionnelles, de leurs errances ou vagabondage. C’est souvent tardivement qu’ils viennent à la peinture (la production picturale apparaît bien plus importante que toutes autres formes de production telle que la sculpture etc.), définitivement comme un outil d’expression. Bien que l’on retrouve souvent chez ces artistes la même obsession, la même « pulsionnalité » et souvent aussi le même sens du détail, tout comme régulièrement la création de personnages hybrides, la finalité de leur travail est, quant à elle, assez différente. Le processus-même de création est éminemment échappatoire mais laisse souvent apparaître dans l’art brut la représentation d’un nouvel ordre du monde, entre cartographies incroyables de minutie ou représentations de véritables cosmogonies –  l’appel d’un ordre divin ?

Et d’un autre côté c’est, pour beaucoup aussi, une réaction directe à leurs propres conditions d’existence qui semble apparaître comme une sorte de contestation à l’ordre social qu’ils subissent, assez révélateur chez les créateurs mentionnés comme artistes singuliers.

L’art naïf, en décalage avec les courants artistiques de son temps, rejoint aussi au final cet art « outsider » dans sa proposition d’un paradis perdu ou d’un monde idéal (bien qu’il regroupe quant à lui davantage de caractéristiques artistiques communes comme l’aspect figuratif et populaire des sujets, le non respect de la perspective, un sens aigu du détail dans les premiers plans comme les derniers…)

Bien que quelques traits communs apparaissent, il est cependant impossible de catégoriser cette production si variée dans les styles comme dans les intentions. Peut-être peut-on y voir comme dénominateur commun (et cependant pas pour tous) la douleur-même et les tortures internes qui explosent aussi sur les toiles. C’est alors certainement cette « inclassabilité », cette production en rupture des codes de l’art et de la société, qui en fait aussi de l’art brut ou singulier, et parfois même naïf.

Au final, c’est le spectateur lui-même qui se dégage alors de ses références personnelles pour aller ressentir au fond de ses propres méandres toute l’intensité et la générosité de ces créations réunies.

Pour cette exposition, ce n’est pas moins de 49 artistes ici présentés, dont certains de l’art brut plus que désormais reconnus comme Carlo, Auguste Walla ou Scottie Wilson ; les non moins célèbres Douanier Rousseau et André Bauchant, emblèmes de l’art naïf ; et sous l’angle de l’art singulier des artistes tels que Bill Traylor. L’exposition est aussi l’occasion de découvrir des créateurs comme Sava Sekulic, à qui la collection fait la part belle. Mais c’est surtout l’occasion de ressentir combien les frontières tombent lorsqu’arts brut, singulier et naïf se côtoient pour laisser place à ce que nous avons de plus « brut » en nous-mêmes.

Allez-y sans a priori et laissez-vous bousculer par ces œuvres hors normes!

 

Affiche Sava Sekulic / ©Collection Chalrotte Zander

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