Théâtre
Flesh and Blood and Fish and Fowl : entre absurde et essentiel

Flesh and Blood and Fish and Fowl : entre absurde et essentiel

21 juillet 2011 | PAR Morgane Giuliani

On connait tous ce vieil adage : « Chassez le naturel, et il revient au galop! ». On en trouve parfaite illustration avec la désarmante et désopilante pièce de Geoff Sobelle et Charlotte Ford : « Flesh and Blood and Fish and Fowl », représentée à la Maison des Métallos (11ème), dans le cadre du festival Paris Quartier d’Eté. Ils y incarnent Jerry et Rhoda, simples employés d’un bureau au bord du naufrage mais surtout, paroxysmes de l’absurdité humaine et de ses excès. Face à cela, la Nature n’a pas dit son dernier mot…

Formés aux techniques de mime, Geoff Sobelle et Charlotte Ford usent et abusent -volontairement- des tics et manies propres à l’Homme moderne : yeux exorbités, voix haut perchées (en français, s’il vous plaît!), sursauts au moindre bruit, bouche qui se tort affreusement en mastiquant un chewing-gum, corps pliés sous le poids de la lassitude. Les deux personnages sont perdus au milieu d’un immense open space vide, froid, dénué de toute âme : à l’extrême-gauche se trouve leurs bureaux, séparés par un simple panneau, et l’on peut voir des chaises inoccupées, tandis que l’espace « détente et photocopieuse » est de l’autre côté de la scène, le milieu abritant…un vide-ordures.

C’est là que la pièce commence, Jerry sortant tant bien que mal de la poubelle, passablement éméché, et semblant déjà épuisé. S’en suit une longue bataille contre une mouche invisible, rendue présente par un bruit insupportable, et un papier tue-mouche animé, suspendu à un lampadaire à l’équilibre précaire. Mime talentueux, Sobelle offre une prestation hilarante, un comique de situation à la limite du burlesque façon Laurel & Hardi. Aucune parole, seulement ses gestes rapides et saccadés, l’exaspération prenant le pas sur la raison, et on l’observe avec décontenance finir couvert de post-its et de papier-mouche.

Une chasse d’eau résonnant au loin annonce ensuite l’arrivée de Rhoda, robe rouge kitchissime éclatante au milieu du décor pâle, cheveux noués dans un chignon bancal, mastiquant nerveusement un chewing-gum. Faisant preuve de non-sens savoureux à la Samuel Beckett, elle pianote à n’en plus finir sur les touches du micro-ondes. Purs produits de la société de consommation, ces deux personnages loufoques dans leur banalité déconcertent et attendrissent tour à tour. Enfermés dans leur open space angoissant, on les observe dans une journée banale de travail, occupés à ne rien faire. Ils ne font que se tourner autour, se renifler, s’appâter, pour souvent se fuir dans une crainte hystérique. Seule manière de mettre un peu de piment dans cet univers en carton-pâte, entre photocopies trop nombreuses et  rapports imprimés trop ennuyeux. On rit notamment à gorge déployée lorsque Rhoda fait tous les bruits possibles pour que Jeoff ne l’entende pas ouvrir un paquet de Belin devant lequel elle s’extasie. Un combat de coqs s’enchaîne, chacun voulant faire rager l’autre avec notamment une fausse dispute délicieusement ridicule sur la différence entre « secrétaire » et « assistante administrative » . Scènes ordinaires de l’ennui quotidien, catalyseur d’un monde professionnel aseptisé, tourné vers lui-même.

Cependant, différents petits évènements viennent bousculer cette routine morne, ponctuant la première partie d’apparitions surprenantes. Un ratons-laveur surgit de nulle part, puis disparait sans laisser de trace. Une marmotte traverse la scène de part en part, tandis qu’une plante se déploie avec luxuriance depuis le fond d’un tiroir. Peu à peu, la nature reprend ses droits sur cet open space bétonné et cartonné, y mettant de la vie et de la couleur. Charlotte saisit alors l’occasion pour raconter l’histoire sanglante d’un homme dévoré par un chimpanzé, mettant Geoff hors de lui, préférant fuir. Alors, si l’humanité fuit ses obligations envers Dame Nature, celle-ci n’hésitera pas à lui faire savoir et même, le punir.

La deuxième partie de la pièce est ainsi bien plus sombre : les animaux deviennent de plus en plus gros et menaçants, comme le chamois énorme toisant Charlotte d’un air méprisant par-dessus la cloison. L’atmosphère s’alourdit : les lumières clignotent, la musique est angoissante, des bruits de jungle grondent, des plantes s’échappent du plafond. Cette invasion sans merci de la flore et de la faune signe la fin du monde civilisé tel qu’on le connait aujourd’hui, rompu au gâchis et à son sentiment d’impunité insupportable.

Dépassés par les évènements, les deux personnages se retrouvent prisonniers de cette Nature vengeresse, se montrant sans pitié à leur égard tout aussi bien que l’humanité a pu l’être envers elle.  Sans donner aucune leçon de morale, Geoff Sobelle et Charlotte Ford parviennent tout de même à faire prendre conscience de l’absurde vanité du quotidien par le rire. L’Homme s’est trompé : il ne se suffit pas à lui-même.

Visuels : © Jason Frank Rothenberg et © Jean-Jacques Tiziou


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