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Plongée dans la respiration de la photographie – rencontre avec Jean François Spricigo, artiste exposé dans le cadre du Mois de la photo à Paris

Plongée dans la respiration de la photographie – rencontre avec Jean François Spricigo, artiste exposé dans le cadre du Mois de la photo à Paris

22 novembre 2012 | PAR Smaranda Olcese

Lors de l’ouverture du festival Temps d’images au 104, les images denses et oniriques de Jean François Spricigo dans une installation vidéo qu’il réalisait avec Olivier Smolders nous ont saisis par leur texture profondément habitée. Son exposition personnelle dans le cadre du Mois de la photo à Paris nous a donné l’occasion de revenir sur un travail du noir et blanc à la fois doux et radical. L’artiste, représenté par Agathe Gaillard à Paris, Louis Stern Fine Arts à Los Angeles, Contretype à Bruxelles et la Flying Gallery à Varsovie, prépare sa résidence d’un an à la prestigieuse Casa de Velasquez à Madrid.

 

 

Comment avez-vous trouvé votre voie dans la matière, le flou est-il un choix que vous avez fait depuis le début ?

C’est une erreur qui m’a permis de me rendre compte qu’étrangement, s’éloigner de l’idée qu’on se fait de la perfection, c’est être au plus près de soi même. Je devais avoir 16 ou 17 ans quand j’ai découvert qu’une écriture de cet ordre était possible. Je me suis rendu compte que j’avais à ma disposition, pour recevoir le monde, l’ensemble de mes sens, et pas seulement l’étage mental.

La question du flou ne se pose jamais comme principe esthétique. Je ne me dis pas que je vais faire une photo floue.  Ce qui m’intéresse est mon rapport au sujet. J’ai l’impression que l’intimité avec l’autre passe par la respiration, qui est la chose la plus singulière et particulière en chacun de nous. Quand je parviens à être en empathie avec cette respiration, à ce moment là j’ai le sentiment d’être dans une forme de vérité. Le flou surgit de cette légère respiration, de ce vague mouvement qui se produit.

Ce que vous dites m’évoque la danse, surtout de par l’engagement du corps.

Effectivement, dans l’ancrage et la communication non-verbale, la danse est un médium formidable. On est immédiatement dans l’événement et non pas dans le discours sur l’événement.

Il y a aussi le mouvement vers et avec l’autre…

En tant qu’artiste on doit honorer la vie. La vie, c’est le mouvement. Tout bouge : les arbres, les êtres, même la roche. Le vent et la lumière changent le relief des pierres. Tout est en mouvement. Je ne cherche pas à faire du flou, je cherche tout simplement à raconter le monde tel qu’on le reçoit quand on ferme les yeux. C’est très évident, au moment où je travaille. Je ne me pose aucune question, je regarde le moins possible dans l’appareil photo pour être le plus possible avec le sujet.

L’enseignement académique ne vous a pas détourné de cette voie ?

Pas du tout ! L’INSAS est une école de cinéma très technique, qui m’a permis de préciser des outils, sans jamais me sentir contraint. Par contre, effectivement, je suis sorti le denier de l’équivalent d’un bac photo en Belgique ! Ce n’était pas plus mal d’ailleurs. Comme tout le monde m’avait dit que ce que je faisais était nul, je n’étais pas encombré par l’envie de plaire, je savais que ce que je faisais n’intéressait pas et du coup je le faisais vraiment pour moi. Je crois que c’est très difficile de plaire parce que cela ajoute une pression artificielle. Vouloir plaire encore et encore, cela crée une dépendance terrible. Quand personne ne croit en ce que tu fais, tu es obligé d’aller au fond des choses, au fond de toi pour trouver du sens.

Pour revenir à cette nouvelle série que vous exposez dans le cadre du Mois de la photo, Le loup et l’enfant – comment ce projet s’est-il mis en place ? Le choix du titre évoque un conte…

Le titre est toujours très important. Parmi tous les arts, la musique me touche d’emblée. Il faut que les choses soient musicales. Prenons par exemple ma série Anima, tout me plaisait dans ce titre : la valeur sonore, le sens de Jung, la part féminine, la part sensible, et puis en latin, on y revient, c’est la respiration, l’âme. Cela rassemblait des choses essentielles. Généralement je m’efforce de trouver un titre qui tient dans un seul mot pour éviter de créer des discours brillants, rester dans une sonorité immédiate et dans quelque chose qui ouvre.

Quant à cette nouvelle série, Le loup et l’enfant, lors de mes échanges avec Agathe Gaillard, ma galeriste, l’envie est effectivement née de faire un conte. Quand je pense aux contes,  je pense au loup et je ne peux pas croire que le loup est le méchant. Je l’ai pris comme point de départ.

La fiction occupe toujours une place importante dans votre travail ?

Qu’on le veuille ou non, notre histoire est basée sur des mythes, il en va ainsi de nos textes fondateurs. J’ai besoin d’une histoire pour aller vers le réel. Je crois que le réel n’existe que par notre capacité à y croire.

Le noir et blanc s’est imposé dans le travail de la fiction, il opère une mise en fiction immédiate. La distanciation du sujet me permet d’accéder, en deçà de ses couches superficielles, au réel appréhendé, non pas seulement avec les yeux, mais avec tous les sens.

Pourtant la photo est un art qui mobilise premièrement le regard. Comment imaginez-vous ses rapports avec les autres sens ?

Je pense qu’on voit plus loin avec nos oreilles, un son produit tout de suite des images. J’ai écrit un texte sur ce sujet. J’ai appris la photo avec un chien que j’avais chez ma grand-mère. Les animaux s’arrêtent parfois dans la nuit et fixent quelque chose. C’est fabuleux de se promener en forêt ou dans la campagne la nuit. Tout un monde se dévoile alors qu’il n’y a pas grand chose à voir ! Si tu prends le temps d’être attentif à tes sens, au vent sur la peau, aux sons, tout d’un coup tu te mets à distinguer des choses et tu te rends compte que la vie est en mouvement en permanence. Je vous parlais de la musicalité dans les titres de mes expositions. Je crois qu’un photographe doit avoir d’excellentes oreilles.

D’ailleurs du fait du mécanisme de l’appareil, personne ne voit la photo qu’il est en train de prendre ! J’aime bien cette idée : ce qui est reçu c’est précisément ce que je n’ai pas vu !

La texture de vos images, qu’il s’agisse des portraits sans visage, d’un arbre ou d’un vieux monsieur, est toujours très dense…

Pour l’ensemble des sujets que je traite, je m’efforce de prolonger l’instant vécu. Si l’instant est fort, il demande une évidence, une intensité, une particularité. Je ne réfléchis jamais en termes de matière. Je produis. Comme je travaille en argentique, tout est sur le négatif. Il s’agit ensuite de prolonger une tendance, un penchant. Il n’y a pas de lourd travail sur les images. C’est juste long parce que je fais tout moi-même : le développement, la numérisation, le tirage papier. On me demande comment je fais pour obtenir ces noirs et blancs, mais c’est très simple, la nuit tout le monde voit gris, et non pas en couleur. Il suffit de faire confiance à ses instincts.

L’art est selon moi un miroir fidèle qui nous révèle une part de nous- mêmes qu’on ignorait, c’est une mise en lumière d’une zone d’ombre.

Je fais très peu de photos, une dizaine environ pour un cliché, pas plus ! Je mets un temps fou à finir les films 36 poses! Ce qui compte c’est le moment à vivre avec l’autre. Faire des images vient en plus, cela doit être une conséquence et non pas une raison : passer un moment ensemble, vivre quelque chose, être disposé au vertige. Ensuite, il y aura peut être une photo. Je crois que les choses les plus évidentes se produisent et notre talent est juste de les reconnaitre, de dire que cela a du sens.

Quelles sont les spécificités et les exigences propres de l’argentique ?

Au début ce n’était pas un choix, c’était la norme. Aujourd’hui, je continue à travailler en argentique parce que je trouve que l’outil est intéressant. Mais l’enjeu ne se situe pas à ce niveau : argentique ou numérique c’est l’usage qu’on en fait qui est important. Je trouve que c’est un faux débat, un débat de techniciens, pas un débat d’auteurs.

Il est vrai que l’argentique m’apprend la patience, qu’il ne faut pas confondre avec l’attente. On attend parce qu’on veut séduire, on a peur, on a des intérêts. La patience c’est quelque chose d’aussi fort que la sédimentation dans la terre, les couches successives qui constituent quelque chose de rare.  Faire une photo et la regarder sur un écran c’est terrible ! Si je quitte le lien que je suis en train de créer, mon sujet n’est plus qu’un objet, alors qu’il mérite que je sois entièrement avec lui. Et pourtant, c’est tentant, le numérique. Le vrai pouvoir est d’en avoir un et ne pas l’utiliser.

Que pouvez vous nous dire de votre relation au cinéma ?

J’y viens petit à petit parce que c’est une discipline très lourde financièrement, très chère, et qui demande beaucoup de concessions. Or ma passion, mes instincts exigent de moi une honnêteté totale.

 

Lauréat d’une résidence d’un an à la Casa de Velasquez, à Madrid, le photographe, habitué aux lumières du nord sent l’appel de la couleur. Il est confiant :

« En temps voulu les choses vont se mettre en place. La création, c’est comme l’amour, c’est très fragile. Il faut être très attentif, très disponible, accepter même d’être déçu au départ – il exige une confiance inconditionnelle. »

 

photographies courtesy Jean François Spricigo, galerie Agathe Gaillard

 

 

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