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Lost Generation et succès d’avant-gardes : l’incroyable aventure de la fratrie Stein au Grand Palais

Lost Generation et succès d’avant-gardes : l’incroyable aventure de la fratrie Stein au Grand Palais

04 octobre 2011 | PAR Yaël Hirsch

Venue du San Francisco Museum of Modern Art, après un petit détour par le MOMA, l’exposition « Matisse Cézanne, Picasso, l’aventure des Stein » ouvre demain au Grand Palais. Une plongée dans l’univers éclectique et d’avant-garde des repères de la rue Madame et de la rue de Fleurus d’une fratrie de mécènes, artistes et découvreurs de talents. Une traversée d’œuvres majeures des plus grands du début du 20e siècle, avec en avant-plan la silhouette volumineuse et le non-conformisme plein d’humour de Gertrud Stein.

Débarqués à Paris au tout début du siècle, sur les pas du grand frère et esthète, Leo, la fratrie Stein organise « Le mécénat le plus imprévu de notre temps », selon les mots du poète Guillaume Apollinaire. Répartis en deux appartements : Léo et Gertrud Stein, rue de Fleurus, Michael Stein et sa femme Sarah, rue Madame, la famille tient salon tous les samedis et réunit la crème de l’avant-garde de leur temps. Ils commencent dès 1905 à collectionner des toiles de Matisse, Picasso, mais aussi de Renoir et Degas. Quatre maitres que Leo appelle les « Big four » et qui ouvrent l’exposition.

Dans la première salle, l’on trouve toute une série de lithographies et petites toiles de ces autre « grands » qui ont été en possession des Stein, qui sont désormais au San Francisco Museum of Modern Art, du Baltimore Museum of Art, du Musée d’Orsay, et des collections de la BNF. Dans une alcôve, un petit portrait est dédié à Leo Stein, esthète, ayant vécu à Florence et gravité dans des cercles d’érudits comme Bernard Berenson, avant de s’installer à Paris pour y jouer son rôle de collectionneur précurseur. L’acquisition du tableau de Matisse, « La femme au chapeau », qui avait fait scandale au salon d’ automne de 1905, a assis sa réputation d’avant-gardiste. Mais Leo décroche avec le 20e siècle à l’ère du cubisme (vers 1907) pour se tourner vers le Grand Renoir. Quand sa sœur Gertrud s’installe avec sa compagne, Alice Toklas, rue de Fleurus en 1913, il garde les Matisse (sauf la femme au chapeau) et laisse les Picasso à sa sœur. Leo Stein a réuni tardivement ses pensées sur le post-impressionisme à l’américaine dans plusieusr articles et dans « The ABC of Aesthetics » (1927).

Le deuxième salle est un festival de toiles de maîtres, où tradition et modernité s’entrelacent et s’interrogent. On y trouve un « Nu bleu » de Matisse, la monumentale « Sieste » de Bonnard (1900), la « Mère au corsage noir » de Maurice Denis et une farandole de toiles de Picasso ( « Femme a l éventail », 1905, « Nu assis », 1905, « Grand nu rose », 1906 et le « Meneur de cheval nu » de 1905-1906). Viennent ensuite les fauves dans le « Paris des avant garde » : « La Gitane » et el portrait de Derain par Matisse, Gauguin et Manguin.

Dans une autre alcôve, le vie mondaine des Stein est mise en exergue. Marie Laurencin a bien immortalisé l’importance des Stein dans la vie culturelle parisienne de l’époque lorsqu’elle peint Gertrud sur sa fameuse toile « Apollinaire et se amis » (1912). A partir du milieu des années 1910, les samedis du 27 rue de Fleurus réunissant ceux que Gertrud a nommé la « Lost generation » et qui sont ces artistes américains venus se battre en France pendant la Première Guerre mondiale et n’en sont jamais repartis. parmi eux, bien sûr, Ernest Hemingway, Scott Fitzgerald, mais aussi et plus tardivement (1919) l’auteure de « Nightwood, » Djuna Barnes, ou  encore Sherwood Anderson.

La salle suivante met l’accent sur le foyer constitué par Michael, Sarah et leur fils, Allan, peint entres autres par Matisse (Le « garçon au filet a papillons » de 1907, sur lequel Gertrud a écrit un texte somptueux) et Picasso. Michael est un peu le businessman de la famille; c’est lui qui gère les entreprises de San Francisco. Sa femme est une matissienne de la première heure, au point de convaincre le maître de monter sa propre académie d’art où les deux frères Stein, Sarah et quelques émigrés américains et allemands étudient. Sarah a pris en note les cours de Matisse. En tout, ce sont une trentaine de toiles de Matisse, des plus orientalistes aux plus fauves et une dizaines de sculptures du maîtres qui sont réunies des collections du couple. Michael et Sarah ont perdu une grande partie de leur collection de Matisse à la veille de la Première Guerre mondiale. En ayant prêté 19 pour une exposition à la galerie Gurlitt de Berlin, ils se trouvent forcés de les vendre. En 1917, le couple quitte la rue Madame et se fait dessiner une vile d’avant-garde par Le Corbusier à Garches. Une vidéo de 1927 permet de les voir évoluer dans cet espace commandé sur mesure.

La fin de l’exposition se concentre sur le personnage excentrique de Gertrud. Elle tente d’abord de démêler le faux du vrai sur son amitié avec Picasso, mythifiée par l’auteure dans « L’autobiographie d’Alice Toklas » (L’imaginaire). Avec Léo, Gertrud rencontre Picasso en 1905; vers 1907-1908, ils acquièrent toute une série de peintures préparatoires aux « Demoiselles d’Avignon ». Quand le peintre a besoin d’argent, il en demande à Leo, contre toile. Le fameux portrait de Gertrud par Picasso (1906) participe au mythe, et l’auteure a souvent dit que sa vocation d’écrivaine est née avec ce portrait. Très vite elle se met à élaborer son propre art – écrit – du portrait et c’est un bonheur que d’entendre sa voix syncopée dire le texte qu’elle a dédié au peintre espagnol « If I told him » (voir la vidéo ci-dessous).

Contrairement à Leo, Gertrud Stein embrasse le virage cubiste. Mais très vite, elle n’a plus les moyens de s’offrir du Picasso. La dernière grande salle montre ses collections cubistes (Picasso + Juan Gris), puis la collectionneuse s’avance vers le « néo-romantisme »; elle achète du André Masson dès le début des années 1920, du Balthus, duTal Coat, du Atlan et même du Picabia qu’elle fait exposer à Chicago. Prêtresse de l’avant-garde parisienne, elle fréquente le cercle de Cocteau, écrit le livret d’un opéra de Virgile Thomson, et fait une tournée acclamée aux États-Unis. de nombreux artistes ont fait le portrait de cette femme massive, autoritaire, ironique excentrique et drôle, notamment Francis Rose, Picabia, ou en sculpture, Lipschitz et Joe Davidson. L’exposition se clôt sur des photos très touchantes et presque aériennes de Cecil Beaton représentant Gertrud Stein aux côtés de sa compagne Alice Toklas, une compagne tellement occupée à recevoir les brillants invités de Gertrud qu’elle n’aurait pas eu le temps d’écrire sa propre autobiographie, selon Gertrud. Une tâche à laquelle la véritable héroïne de cette exposition s’est attelée avec malice et talent, dans « L’autobiographie d’Alice Toklas », un de ses grands succès.

Toiles du mondes entier, signées par les plus grands peintres du 20e siècle, fratrie fascinante et épopée de l’avant-garde, Matisse Cézanne, Picasso, l’aventure des Stein » est l’exposition incontournable de cet automne.

 

Toute un série d’évènements est organisée dans le cadre de cette exposition. Notamment un colloque, le jeudi 20 octobre autour d « Stein and the arts » et un lecture de textes de Gertrud par Michale Lonsdale, le 16 novembre. Tout le programme, ici.

Visuels :
Grand format : Pablo Picasso, Gertrud Stein, 1906, MOMA, copyright : Succession Picasso 2011
1) Henri matisse, Femme au Chapeau, 1905, San Francisco Museum of Modern Art, copyright : Sucession Henri matisse. Photo : Moma, San Francisco, 2011.
2) Gertrud Stein et Alice Toklas rue de Fleurus
3) Pablo Picasso, la table de l’Architecte, 1912, MOMA, copyright : Succession Picasso 2011
4) Cecil Beaton, Alice B. Toklas, Gertrud Stein, 1936, courtesy of Cecil Beaton Studio Archive Sotheby’s.

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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