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« J’ai rêvé le Beau »: Félix Ziem prend ses aises au Petit-Palais

« J’ai rêvé le Beau »: Félix Ziem prend ses aises au Petit-Palais

13 février 2013 | PAR Géraldine Bretault

Après les récentes rétrospectives de Martigues, Marseille et Beaune, le Petit-Palais présente enfin la centaine d’œuvres léguées par donation en 1905, du vivant du peintre. Ni académique, ni avant-gardiste, qui était donc Félix Ziem ? Un homme de son temps, avant tout.

Elles étaient bien encrassées, les toiles de Ziem enfouies au fond des réserves du Petit-Palais. Après un sérieux travail de restauration, nous pouvons enfin suivre le déroulement de sa carrière dans une exposition qui résonne comme un acte de réhabilitation : si Ziem ne s’est distingué dans aucune des foisonnantes avant-gardes du XIXe siècle, sa longévité et sa productivité en font un archétype de la figure de l’artiste telle qu’elle émerge après le mouvement romnatique : Ziem est un homme de son temps, un artiste indépendant qui doit sa formidable ascension à son labeur et à sa bougeotte jamais démentie. Né à Beaune d’un père originaire de Pologne, Ziem quittera en effet bien vite les bancs des Beaux-Arts de Dijon pour prendre la direction du Sud. Dès lors, le voyage dominera sa vie, que ce soit en France, sa patrie pour laquelle il éprouve un attachement indéfectible, ou en Italie, et enfin en Orient.

À travers un parcours clair et didactique, à la fois chronologique et topographique, l’exposition s’attache à décrire le lent surgissement de la lumière dans sa peinture. Parti du dessin – Ziem sera même engagé sur les chantiers du canal de Marseille, réalisant moult relevés techniques -, Ziem découvre peu à peu la couleur, et se passionne surtout pour la description des variations atmosphériques et de l’eau. Quel contraste entre les pochades sombres réalisées auprès des peintres de Barbizon sur de petits panneaux en bois et les grandes toiles orientalistes de la dernière salle ! Entre les deux, Ziem aura non seulement appris son métier, mais aussi roulé sa bosse parmi la société de son temps : entre les bourgeois en affaires à Marseille et les aristocrates qui séjournent en villégiature à Nice, il saura bien vite s’adapter au goût de ses mécènes, et délaissera ensuite les Salons pour ne revenir à Paris qu’à des fins mercantiles : il doit écouler sa production, remplissant ainsi les caisses de marchands aussi célèbres que Durand-Ruel. Gardons-nous d’oublier que c’est grâce à la rentabilité de cette peinture « légère » que les marchands aventureux ont pu se risquer à soutenir les avant-gardes de l’époque.

La salle consacrée à son atelier parisien, loin du folklore montmartrois raconté dans les toiles impressionnistes, est aussi l’occasion de raconter un autre pan de l’histoire de Montmartre. Quand Ziem fait construire son atelier, la butte est encore en grande partie occupée par « le maquis », ces habitations modestes où se sont réfugiés les ouvriers chassés par les grands travaux d’urbanisme de Haussmann. Ami des frères Goncourt, mondain à ses heures, le peintre se réfugie toutefois souvent dans son atelier, reprenant des toiles laissées à l’abandon ou travaillant à l’élaboration de ses compositions à partir de ses nombreux carnets de croquis. Car si Ziem avale les kilomètres – notamment en 1856-57, dans un voyage qui le conduit en Turquie, au Levant, puis en Egypte -, il ne peint pas pour autant sur le motif, préférant accumuler les croquis et collectionner les photos pittoresques. Nulle camera oscura embarquée dans sa gondole à Venise. Si la mélancolie de certaines toiles peut ainsi rappeler l’œuvre de Guardi, aucun souci de réalisme ne l’encombre : seule compte la lumière, quitte à tricher légèrement avec la position du grand astre. Et pourtant, les vues de la lagune de Ziem sont bien éloignées des toiles de Monet à Venise. La lumière est intéressante si elle peut faire rêver, si elle permet d’imaginer une sultane allongée au bord du Bosphore ou de dépeindre une fantasia à Beyrouth…

Enfin, dans la dernière salle, une double page de L’illustration de 1905, ainsi qu’une vue de Ziem dans son atelier et la plaque commémorative sculptée par Segoffin au moment de la donation permettent de contextualiser les rapports du peintre avec l’institution et les critiques de l’époque. Le crocodile empaillé suspendu devant la façade de son atelier sous un moucharabieh nous montre l’attachement sincère du peintre à cet univers oriental, à la manière d’un Loti dans sa demeure de Rochefort. Et en même temps, dans la photo adjacente, quelle surprise de découvrir des agrès et des haltères trônant au milieu des toiles… de fait, la lecture de son journal (paru chez Actes Sud en 1994) nous apprend que Ziem prenait soin de son corps, veillait à son alimentation et entretenait ainsi une force physique qui lui permettait de supporter la fatigue de ses voyages et de séduire la gent féminine.

Un homme de son temps, donc.

 

 

« Nouvelle phase, nouvelle époque dans ma vie. Oh de quels termes se servir pour exprimer ce que je viens de voir. Tout l’Orient vient de se dérouler devant mes yeux. L’homme qui a vu et a été frappé n’oublie jamais » Ziem, 1856

 

Crédits photographiques :

Tobolsk, Sibérie, 1842 © Petit Palais / Roger-Viollet
Constantinople, le caïque de la sultane, 1880 – 1890 © Petit Palais / Roger-Viollet
L’Avant-port de Martigues, 1841 – 1899, aquarelle sur papier © Petit Palais / Roger-Viollet
Venise, l’église de Crescuati, 1870 – 1880, huile sur carton © Petit Palais / Roger-Viollet
Envol de flamants roses, étang du Vaccarès © Petit Palais / Roger-Viollet

 

 

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Géraldine Bretault
Diplômée de l'École du Louvre en histoire de l'art et en muséologie, Géraldine Bretault est conférencière, traductrice et rédactrice dans le secteur culturel, collaboratrice régulière de l'ICOM, des Rencontres d'Arles, de la revue de design Etapes. Membre de l'Association des traducteurs littéraires de France et du Syndicat de la critique de théâtre, musique et danse, elle a rejoint l'aventure de Toute La Culture en 2011, autour des rubriques Danse, Expos et Littérature. Elle a par ailleurs séjourné à Milan (2000) et à New York (2001, 2009-2011), où elle officiait en tant que Docent au Museum of Arts and Design et au New Museum of Contemporary Art.

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