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Interview avec Marion Roche, gagnante du Prix MAIF pour la sculpture 2021

Interview avec Marion Roche, gagnante du Prix MAIF pour la sculpture 2021

26 mars 2021 | PAR Camille Bois Martin

Le projet de sculpture en impression 4D Je viens de te voir en rêve de l’artiste et chercheuse Marion Roche a remporté le Prix MAIF pour la sculpture 2021. Défi à la fois technique et philosophique, son projet prévoit l’utilisation de résine polymère électroative afin de pouvoir mettre en forme les rêves en reproduisant la cartographie de l’activité électrique du cerveau. Rencontre avec une artiste passionnante.  

Félicitations pour l’obtention du prix MAIF !  En dehors de l’accompagnement matériel et financier que ce dernier va vous apporter, que représente cette reconnaissance pour vous? 

Pour moi c’est surtout un projet qui va pouvoir se réaliser donc c’est vraiment super ; c’est un projet auquel je tiens particulièrement et c’est une chance de pouvoir le concrétiser.  

Ce projet avait-il été envisagé avant le Prix MAIF ? 

Non, c’est un projet qui a été pensé pour le Prix. Par contre, ce souhait de travailler avec une équipe de scientifique, c’est quelque chose que je faisais déjà auparavant, mais à une moindre échelle. Grâce à ce prix je peux mettre en place des collaborations que je n’aurais pas pu organiser autrement. 

Votre œuvre demande non seulement une réflexion théorique passionnante mais aussi de grandes connaissances scientifiques. Comment se sont construites les discussions avec les neuro-scientifiques afin d’envisager la concrétisation de votre projet ? 

Ce sont majoritairement des personnes que j’ai connues auparavant et que j’ai fréquenté par le biais d’amis qui sont eux-mêmes neuro-scientifiques. Pour le contact avec ceux qui vont s’occuper de l’impression 4D, j’avais déjà travaillé avec eux sur un autre projet ; de fil en aiguille j’ai réussi à construire un réseau. J’ai surtout eu de la chance de tomber sur des gens très enthousiastes et qui ont été très motivés dès le début par le projet.  Il faut dire que c’est aussi une collaboration qui va dans les deux sens ; s’ils me permettent de développer mon projet esthétique, c’est aussi pour eux l’occasion de développer des choses qu’ils n’ont jamais faites, et qu’ils vont peut-être pouvoir utiliser après. La 4D, pour le moment, est utilisée dans le domaine du médical, pour étudier notamment l’activité cardiaque ; penser des formes aussi complexes et aussi grandes, ils n’y ont pas encore été confrontés donc c’est une vraie opportunité dans leurs recherches. Ce qu’ils vont pouvoir découvrir et mettre en place va pouvoir leur être utile dans leurs prochains travaux. 

Je viens de te voir en rêve est donc une cartographie de notre cerveau entrain de rêver ?

En fait, l’idée de cette sculpture se forge autour de l’appréhension de l’activité électrique qu’il y a dans notre cerveau ; ces courants électriques parcourent notre cerveau, et les EEG viennent récupérer cette activité électrique. Grâce à cela, pendant notre sommeil, les neuro-scientifiques peuvent parvenir à déterminer quand est-ce que nous entrons dans le sommeil paradoxal, c’est à dire la phase où on rêve. Nous avons réussi à déterminer une sorte de cartographie électrique, en 2D, avec des signaux, et nous allons pouvoir savoir, grâce aux formes, quand les rêves ont lieu ; chaque forme représente un moment de rêve. Évidemment, la démarche reste très interprétative, proche de ce quo’n appelle dans l’art numérique la data visualisation (visualisation de données), qui ressemble beaucoup à de l’intelligence artificielle. Toutes ces formes de visualisations de données restent toujours des interprétations ;  que ce soit dans la science ou dans d’autres approches, il y a en effet toujours un être humain qui donne un certain jeu de données et oriente ainsi la décision. Notre travail va finalement être de réussir à interpréter ces cartographies mais avec toujours un geste artistique et esthétique derrière. 

Pouvez-vous nous en dire plus au sujet des matériaux et de la concrétisation de votre projet ?

L’impression 4D va permettre d’adapter le mouvement à la forme, en particulier grâce à l’utilisation de résine polymère électroactive qui réagit à une variable extérieure (la lumière, la chaleur ou l’hydratation) ; nous avons choisi de travailler sur l’hydratation. La sculpture va ainsi capter l’eau, et, en fonction de son hydratation, le matériau va gonfler et en même temps créer du mouvement au sein de la structure, déformer la forme et la faire bouger ; et de même lorsqu’il se déshydrate, il reprend sa forme initiale. On a vraiment des mouvements constants, et, en somme, quelque chose de très organique, de très naturel. Tous les câblages électriques compliqués qu’une telle œuvre pourrait demander disparaissent au profit de juste quelques gouttes d’eau, grâce à ces nouvelles technologies qui nous rapprochent finalement de l’humain plutôt que de nous en éloigner. Quand l’œuvre sera exposée, il faudra qu’elle soit arrosée tous les jours pour que le matériau soit activé.  

Finalement vous cherchez à montrer toutes les choses que le cerveau humain ne voit pas ; nos rêves, les mouvements organiques. L’évolution de la matière dans le temps est ce qui vous a donc particulièrement intéressé? 

Je cherche en effet à faire voir des choses invisibles ; le rêve est quelque chose de très intime, qu’on ne peut pas partager, qui est en nous, enfoui dans les mécanismes de notre cerveau mais qui, aussi, nous reste très opaque et mystérieux. Et le rêve est un mystère que les scientifiques n’arrivent pas à éclaircir ; cette collaboration entre l’art et la science est intéressante car elle permet des dialogues nouveaux et très variés. En soit, la science est une interprétation de la réalité tout autant que l’art en est une autre interprétation ; cette œuvre s’en trouve à la croisée. Aussi, j’ai conçu cette sculpture sur des mouvements assez longs dans le temps, qui se feront sur quelques heures. Je me suis inspirée de ces matériaux amorphes, et en particulier du verre qu’on pense solide mais qui, en réalité, est quelque chose de fluide, se déformant dans un temps plus long qui dépasse l’échelle temporelle humaine, et dont  les mouvements ne nous sont pas visibles.

Le médium de la sculpture peut sembler à certains daté, figé dans le temps ; comment parvenez vous à le réactualiser et à l’inscrire pleinement au sein de nos nouvelles préoccupations technologiques et scientifiques?

Nous avons souvent tendance à vouloir figer nos formes, à les voir finies, terminées. Et c’est toute la complexité de notre époque ; mais c’est aussi une issue qui peut être évitée grâce à ce que nous permet ce nouveau rapport aux technologies. J’ai longtemps réalisé beaucoup de sculptures ; je travaillais le métal, le béton… Mais je n’arrivais plus du tout à faire des formes et à figer des choses. Du coup j’ai complètement arrêté, pendant des années. Je n’arrivais pas à travailler et ça m’était presque devenu compliqué de vivre avec ces formes figées tout autour de moi. Je me suis alors tournée vers le numérique, qui semblait me convenir et qui pouvait aussi correspondre à ce que je développais dans ma pratique artistique ainsi qu’au sein de mes recherches philosophiques. En réfléchissant pour le Prix MAIF, j’ai donc décidé de faire cohabiter les deux pour me permettre d’intégrer du mouvement à la sculpture ; et puis ma réflexion philosophique ne coïncidait plus avec ma pratique artistique, il me fallait essayer de les réconcilier.

Vous êtes en effet doctorante en philosophie ; votre projet de thèse est donc lié avec votre projet artistique ? 

Absolument. Ce projet, c’est vraiment pour moi l’occasion de voir comment aujourd’hui nos rapports avec les nouvelles technologies nous permettent de penser ce que l’on appelle une nouvelle anthologie, c’est à dire ce que c’est que l’Être aujourd’hui. Un individu c’est quelque chose qui est un et indivisible ; et selon moi le paradigme dans lequel nous nous trouvons aujourd’hui, c’est de pouvoir penser justement l’être de façon divisible et plurielle, sujet aux changements et qui n’est plus stable dans le temps. Mes recherches philosophiques réfléchissent à comment penser une valeur anthologique qui ne soit plus fondée sur quelque chose de stable ou de fixe, ce qui se matérialise dans ma recherche artistique où la sculpture n’est plus stable ni figée. Les deux se complètent.

Dans votre interview pour la chaîne Youtube du Prix Maif, vous que dites que le titre de votre création est un hommage au film de Tarkovski, Le Miroir (1971) ; quels aspects du film vous ont particulièrement inspiré ?

Je suis une très grande fan de Tarkovski ; tout au long de mon travail sur ce projet, j’ai regardé à de nombreuses reprises ce film. Ce qui m’a beaucoup intéressée, c’est son rapport aux différentes temporalités qui se mêlent, ce qui correspond finalement à ma propre vision du temps qui n’est pas linéaire ni chronologique mais qui peut être pensé en désordre. Ce film est rythmé de flashbacks, de retours à la mémoire, de retour à l’enfance, à des rêves, et c’est justement ce temps déconstruit et qui n’est pas pensé de façon téléologique qui m’a interpelée. Dans le rêve, on vient mêler beaucoup de choses ; des souvenirs de la mémoire, des images absurdes… Une sorte de mélange que nous sommes incapables d’interpréter et qui se rapporte au temps de façon totalement anarchique, et qui s’oppose au temps dans lequel on est habitué à vivre, au temps humain.

Un tel projet va probablement prendre du temps pour être finalisé ?

Nous sommes entrain de mettre en place un planning, de mobiliser les partenaires ; nous espérons dans l’idéal y arriver d’ici la fin de l’année, ou début d’année prochaine. Comme mon projet relève tout de même de la recherche, il est possible que certains aspects soient à approfondir ou plus difficile à traiter. La sculpture devrait faire environ 80cm en hauteur sur une soixantaine de large et une cinquantaine de profondeur. Je pense qu’elle sera sur un socle afin que les formes mouvantes puissent être à hauteur de regard ; mais cela sera encore une fois à adapter selon la façon dont elle vit, dont elle évolue. 

Née en 1990, Marion Roche est directrice artistique du studio LTBL de Lyon, ainsi qu’enseignante et doctorante en philosophie-esthétique à l’Université Jean Moulin Lyon 3, en co-direction avec l’École Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Lyon et le laboratoire ACTH.

Visuel d’en-tête : Portrait de Marion Roche © Alex Folliet

Première image : Marion Roche – Simulation pour le projet Je viens de te voir en rêve – 65 x 50 x 80 cm – Verre, métal, résine polymère électroactive © Marion Roche – Prix MAIF pour la sculpture

Seconde image : Marion Roche – Simulation pour le projet Je viens de te voir en rêve – 65 x 50 x 80 cm – Verre, métal, résine polymère électroactive © Marion Roche – Prix MAIF pour la sculpture

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Camille Bois Martin
Étudiante en Master de Journalisme Culturel (Sorbonne Nouvelle)

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