Arts
Hélène de Troie chez Gustave Moreau

Hélène de Troie chez Gustave Moreau

02 avril 2012 | PAR Sarah Barry

Le musée Gustave Moreau, autrefois maison-atelier du peintre symboliste, propose pendant quelques mois une exposition autour d’Hélène de Troie, « La beauté en majesté ». Cette figure chère à l’artiste apparaît dans son œuvre, du dessin à la toile en passant par l’aquarelle, et déploie la puissance de son symbolisme romantique dans une exposition modeste mais pleine de charme, qui s’associe les services de la Comédie-Française.

Gustave Moreau (1826-1898) consacra vingt années de sa vie à des compositions traitant le thème d’Hélène. Elle est la plus belle des mortelles, celle que le Troyen Pâris enlève à son mari le roi de Sparte Ménélas, provoquant ainsi une guerre sanglante. G. Moreau la représente postée sur les remparts de Troie en ruines, des cadavres jonchant le sol autour d’elle. Son univers pictural a quelque chose d’onirique, Hélène est comme « ces apparitions éblouissantes, d’une beauté et d’un éclat fantastiques, qu’enfante le sommeil du hachisch ou de l’opium », pour reprendre les mots de Gaston Schéfer. Au-delà de la vision hallucinatoire, de l’art de G. Moreau on dit aussi qu’il est très littéraire : ce « peintre-poète » lit Homère, ainsi qu’Euripide et Goethe. Les éléments iconographiques, la poésie et le romantisme qu’il en tire apparaissent sur ses toiles. Imprégné de leur vision, le peintre évoque d’abord une Hélène innocente, qui n’est que le jouet du destin. Mais avec son principal chef-d’œuvre consacré à la reine de Sparte, une autre image se dessine : celle de la Femme fatale et de l’éternelle beauté.

Présentée au Salon de 1880, cette toile aujourd’hui perdue est connue grâce à une photogravure en noir et blanc de Georges Petit (voir la photographie d’entête). On en trouve un agrandissement moderne à l’échelle du tableau dans l’exposition, aux côtés de dessins et d’études préparatoires qui témoignent des différentes étapes de conception. Cette œuvre a fait couler l’encre des critiques d’art, des virtuoses de la description picturale, des poètes. D’après le peintre allemand Konrad Klapheck, « très présente dans l’œuvre de Moreau était l’image d’une femme sûre d’elle-même, d’une femme fatale : Hélène sur les remparts de Troie, Dalila, Salomé dansant devant le roi Hérode ». Hélène de Troie incarne la femme énigmatique et dominatrice aux yeux des artistes romantiques et symbolistes du XIXème siècle, mais aussi chez les critiques qui parcourent les salons. Huysmans, dans L’Art moderne, dit de l’Hélène de G. Moreau qu’elle est « semblable à une divinité malfaisante qui empoisonne, sans même qu’elle en ait conscience, tout ce qui l’approche ou tout ce qu’elle regarde et touche ». Selon Chesneau, « c’est une nouvelle expression de l’irrésistible et fatale toute-puissance de la femme. C’est Hélène impassible comme la statue du Destin, Hélène debout sur les remparts de Troie, grave et recueillie, sans remords au spectacle de l’hécatombe des jeunes héros dont la vie a été offerte et qu’elle accepte comme un sacrifice humain à l’éternelle Beauté. »

On rentre ici dans une autre dimension du personnage : Hélène incarne l’Éternel féminin, comme le développe Goethe dans le Second Faust.Elle apparaît dans l’œuvre de G. Moreau comme une statue qui contemple les siècles, comme une image éternelle de la beauté. Ses traits impassibles, sa posture figée et hiératique en font une icône, ils lui confèrent une dimension symbolique. Et plusieurs sonnets composés à l’époque louent la noblesse, la beauté et le sens dramatique qui se dégagent de cette image.

Toute cette littérature déployée autour de l’œuvre de G. Moreau fait d’ailleurs l’objet de lectures au musée. Mardi 27 mars 2012, Georgia Scalliet, pensionnaire de la Comédie-Française, et Michel Vuillermoz, Sociétaire de la Comédie-Française, ont joué de leur talent pour faire retentir les critiques, bonnes ou mauvaises, les sonnets louangeurs et les descriptions poétiques de la fin du XIXème siècle au sein de l’exposition. Celle-ci n’a d’ailleurs pas d’espace réservé : elle est présentée sur des cimaises installées au sein des collections permanentes. On peut donc aussi profiter de ces dernières, et oublier une scénographie qui semble un peu bricolée au premier abord. D’autres lectures sont prévues pour le lundi 18 et le mardi 19 juin, où on espère retrouver diction émouvante et mise en scène élégante sur le superbe escalier à révolution du musée, parmi la muséographie restée presque inchangée depuis la mort du peintre.

Photographie 1 (en-tête) : Hélène (Salon de 1880), Photogravure parue dans le catalogue de vente Jules Beer, galerie Georges Petit, 29 mai 1913 © Sarah Barry.

Photographie 2 : Hélène sur les remparts de Troie, Huile sur toile, musée Gustave Moreau © Sarah Barry.

Photographie 3 : Bijoux conçus pour l’actrice Julia Bartet dans Bérénice en 1893, d’après une aquarelle représentant Hélène de Troie, offerte par Gustave Moreau à la jeune Sociétaire de la Comédie-Française © Sarah Barry.

Photographies 4 : Michel Vuillermoz et Georgia Scalliet en pleine lecture autour d’Hélène de Troie le 27 mars 2012 © Sarah Barry.

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