Arts

Freakin’ Witkin à la BNF

04 avril 2012 | PAR Raphael Clairefond

Dans le milieu de l’art contemporain, l’américain Joël-Peter Witkin passe pour une sorte de génie pervers et décadent d’un autre temps, quelque part entre la sexualité d’un marquis de Sade et la chaire à vif d’un Francis Bacon. Véritable Frankenstein de la photographie, il réalise l’essentiel de ses photos en noir et blanc et en studio. On l’imagine au travail, solitaire dans sa résidence d’Albuquerque, où il confectionne de stupéfiantes mises en scène « entre le ciel et l’enfer » pour reprendre le titre de cette première grande exposition à la BNF Richelieu.

Nains, obèses, bossues, sadomasochistes, handicapés hantent son esprit fou et viennent peupler le viseur de son vieux Rollei. Ces corps violemment éprouvés par la vie, ces personnalités hors du commun qui font passer les Freaks de Browning pour un aimable bal costumé, Witkin les recrute par petites annonces et les prend en photo depuis l’âge de seize ans. Mais la naissance de sa vocation remonte encore plus loin. L’histoire est connue et elle éclaire parfaitement son travail. A six ans, il raconte avoir été témoin d’un accident de voiture : « de l’ombre des véhicules retournés, a roulé vers moi ce que j’ai pris pour un ballon, mais comme il roulait plus près et finissait par s’arrêter contre le trottoir où je me trouvais, j’ai pu voir qu’il s’agissait de la tête d’une petite fille. Cette expérience m’a fait tomber amoureux, non seulement d’elle, mais de la vie en général. Plus tard, lorsque pour la première fois j’ai tenu en main un appareil photo, c’était comme si je tenais la tête de cette petite fille ». L’expérience de la vie, de l’amour et de la beauté passe par une intense fascination pour la mort.

Depuis, Witkin poursuit une œuvre d’une impressionnante cohérence. Indifférent aux modes, comme au reste des affaires du monde, son cabinet de curiosités baigne dans les références religieuses, mythologiques et picturales de la civilisation occidentale. La présentation d’estampes de Rembrandt ou Goya à côté de ses photographies donne du reste parfaitement à sentir ses influences, son héritage. Il échappe aussi bien à la froideur distanciée et morne de la photo plasticienne, qu’au kitsch (Koons) et au morbide tape-à-l’oeil (Hirst) qui règnent en maître sur le marché de l’art contemporain. Pourtant, qu’on ne se méprenne pas, Witkin a de l’humour. Il suffit de jeter un œil aux titres de ses œuvres, souvent en forme de clins d’œil absurdes aux vieux maîtres, pour s’en convaincre.

Cela ne l’empêche pas de se confronter à la mort, à la douleur et au sacré avec le plus grand sérieux. Aussi étrange que cela puisse paraître, Witkin est croyant. Mais évidemment, inutile de partager sa conception très personnelle de la foi chrétienne pour apprécier son travail. Ce serait même plutôt un handicap, à en juger par les réactions outrées à l’une de ses expositions en Espagne.

La mort. La chaire et sa dégradation. Tout cela a à voir avec la grâce, la création. Voilà sans doute pourquoi Witkin est photographe plutôt que peintre. « La réalité de la chaire, vivante ou morte, est une création de dieu. Si je reste photographe, c’est parce que la photographie me permet de travailler avec cette réalité-là », assure-t-il. Fidèle à la définition du noème de la photographie par Barthes, le fameux « ça-a-été », il capture la vie hantée par l’idée de sa disparition prochaine, mais aussi la mort, ou plutôt les traces encore chaudes qu’elle laisse ici-bas et dans lesquelles semble encore vibrer la flamme de la vie, tel cet incroyable « chien en corne d’abondance », cadavre à l’œil luisant et dégorgeant de fruits et légumes.

On trouve dans l’exposition une petite histoire sur le chien qui suivit le Christ tout au long de son supplice jusqu’à la résurrection. Witkin pourrait être ce chien fidèle, portant un regard plein d’amour et de compassion sur les souffrances des hommes. A la manière du Lynch première période (Elephant Man), il pousse notre regard et notre empathie pour l’humanité jusqu’aux limites de ce qu’on perçoit comme « monstrueux ». Nous sommes tous égaux dans la douleur et le plaisir, jusqu’à l’inévitable confrontation avec la mort, semble-t-il nous répéter. Ses photos, torturées par les innombrables manipulations au tirage (grattages, émulsions diverses…), impressions sensibles d’un esprit à vif, captent la lumière d’une cour des miracles pourtant plongée dans de profonds ténèbres. A cet égard, la scénographie très sobre sur fond noir et l’éclairage discret rendent justice à son travail. Pour peu que vous ayez l’estomac bien accroché, ne ratez donc pas cette occasion de plonger dans un univers littéralement hors-norme.

 

visuel : Joel-Peter Witkin, Prudence, Paris, 1996 © Joel-Peter Witkin Collection Maison Européenne de la Photographie

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