Arts

Fragments d’autoroute, cinq artistes sur le carnet du BAL

Fragments d’autoroute, cinq artistes sur le carnet du BAL

14 septembre 2014 | PAR Bérénice Clerc

L’autoroute comme prétexte à la rencontre photographique. Une carte blanche offerte par le Bal à cinq artistes, un arrêt d’urgence figé dans le temps l’espace d’une suspension photographique. Sophie Calle, Antoine D’Agata, Julien Magre, Stéphane Couturier et Alain Bublex oublient les lignes blanches et tracent le réel jusqu’au 26 octobre.

Autoroute, lieu de passage où tout le monde se croise à la vitesse de la lumière,  vie et mort se catapultent entre les palissades, ouvertures, tracés, lignes, flashs, paysages, portraits, imaginaire, quoi de plus jouissif pour un artiste photographe ?

Vinci, Mécène principal du Bal a offert ses autoroutes aux cinq artistes libres de faire naître une histoire, un voyage, seul ou à plusieurs dans une géographie intime ou anonyme, territoire démultiplié de création.

Air du Je et du jeu, chaque artiste a inventé sa propre route, Sophie Calle toujours avide de rencontre s’installe le temps d’une nuit cabine 7 du péage de Saint Arnoult et demande aux voyageurs de lui raconter une histoire. Sur le chemin des messages en cristaux liquides « Où pourriez-vous m’emmener ? » « Est-ce loin ? » «  Que quittez-vous ? ».

D’habitude il s’agit de payer pour continuer à voyager, Sophie Calle, princesse dormante derrière sa vitre veut être délivrée, elle ouvrira la route à celui qui, par ses mots, la fera rêver. Il va se passer quelque chose, s’il y a lieu, elle partira pour fuir la solitude du monde, briser le plafond de verre au dessus de chacun de nous, emprunter d’autres routes où tout serait possible, se fondre dans la vie d’autres pour lui donner un sens…

Où pourraient-ils l’emmener ?

Les automobilistes répondent cabine 7 « Dans le coffre jusqu’à l’hôtel Marriott et demain en Virginie si vous avez votre passeport sur vous et un carnet de chèque », «  « Au bout du monde, mais à l’arrière avec le chien », « Loin, sauf que je vais nulle part. Et que si je ne trouve pas, je retournerai à Lille chez ma mère. », «  On peut vous emmener chez nous, nous nous présentons : Monsieur et Madame Chamignon, on va chercher notre fille à Orly, donc plutôt au retour, si vous voulez bien, et on ira à Châteauroux, c’est tranquille, pas d’embouteillage, des oiseaux et vous pouvez rester tant que vous voulez, réfléchissez on repasse dans la nuit »…

Sophie Calle regrettera de ne pas les suivre mais le fil de la nuit performative eut été coupé, le projet différent.

Les images et messages de cette nuit sur l’autoroute laissent libre le rêve des visiteurs et rencontrent une autre série de photo de Sophie Calle,  « Migrants ». Images grises, caméras de surveillance en permanence allumées sur l’autoroute, liberté sous contrôle,  elles donnent à voir une société secrète, faune invisible à l’œil nu, lièvres, biches, chiens, cerfs, chats, volailles, corbeaux, pies, rougeurs s’adaptent à ce milieu étrange, l’autoroute se meut en jungle.

Antoine d’Agata se perd 36 jours sur l’autoroute, Paris, Marseille, Nice, la frontière italienne, un chemin familial, une histoire personnelle, les retrouvailles de ses origines.

Mystère, paysages, routes vide d’humain, mouvement, trouble, ciel déchiré jusqu’à la blessure juxtaposés avec du noir et blanc peuplé d’elle et de lui suspendus à la violence de la vie. L’immobilité, la puissance du silence altéré de non dits peuvent faire peur, la terre boit le sang versé pour quitter son pays, son enfance, ses fantômes familiaux, voir les siens s’éloigner pour rejoindre une vie meilleure.

Se fuir soi-même pour retrouver un autre, rejoindre sa rive ? Un ailleurs est-il possible les larmes toujours au bord des yeux ? La route, la rage au corps donnent des illusions de contrôle quand trop accidenté, l’humain ne sait plus.

Julien Magre se joue de l’intime pour inventer la fiction. Sa femme carte à la main, ses filles à l’arrière de la voiture, les personnages idéaux pour un road movie entre rêve et réalité.

Un scénario intérieur tapi en chacun de nous, la route, la nuit, l’imaginaire, les terreurs de l’enfance. La surface nous montre des choses mais à l’intérieur la peur, de tout, de rien, d’un bruit, d’un flash, d’un halo de lune, du danger, de la catastrophe, du désastre passé ou à venir.

La nuit tout peut arriver, sur la plage arrière d’une voiture des enfants dorment à quoi rêvent-ils ? Qui est cet homme dans la voiture, l’inconnu ouvre la porte est-il plus effrayant que le vide et la multitude des bruits de voitures à vive allure ? Que fait-on sur une aire d’autoroute, la vie est-elle admissible ici ? Animaux, humains, sommes-nous tous paralysés par la lumière crue des phares ?

Cauchemar, rêve, accidents,  imaginaire, réel partagé par le plus grand nombre, le chemin lumineux est à suivre.

Stéphane Couturier morcelle la vision de l’autoroute, paysages, arbres, ponts, ciel, morceaux de bitume, l’espace explose pour en inventer un neuf.

Des lignes, des fuites, du réel une dissolution de la vision récrée par l’œil, une image inventée par le photographe à vivre loin de l’œuvre ou à quelques centimètres pour y voir chaque fois autre chose.

Alain Bublex fabrique le paysage comme un jeu vidéo parfait à l’épreuve du réel. Le plaisir, la toute puissance du faux, une impression d’exactitude, d’habitude déformée par le pare- brise, la vitesse, le temps et la projection du réel en marche.

Sophie Calle, Antoine D’Agata et Julien Magre sont nos trois coups de cœur, ils touchent, par leur image, chacun à leur façon, plusieurs strates de l’émotion.

Pour les plus passionnés un très beau livre est publié autour de l’exposition.

Il y a toujours une bonne  raison d’aller au BAL, l’autoroute est un excellent prétexte aux voyages, la terrasse sous les rayons de soleil de l’été indien parisien, saura accueillir les multiples images intérieures.

Visuels : (c) : Le BAL

 

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Bérénice Clerc
Comédienne, cantatrice et auteure des « Recettes Beauté » (YB ÉDITIONS), spécialisée en art contemporain, chanson française et musique classique.

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