Expos

William Kentridge, la poésie et la force du dessin

William Kentridge, la poésie et la force du dessin

06 février 2020 | PAR Laetitia Larralde

Le LaM nous offre une rétrospective exceptionnelle du travail de William Kentridge, artiste reconnu internationalement comme l’un des plus grands de sa génération. Portrait d’un artiste humaniste, humble et férocement engagé.

Il est rare, pour un artiste de la renommée de William Kentridge, que le dessin ait une place aussi centrale dans son œuvre. Car le dessin est souvent considéré comme le parent pauvre des arts plastiques. Acceptable comme esquisse pour la préparation d’une œuvre aux matériaux plus sérieux, plus dignes, il reste souvent considéré comme le moyen d’expression des enfants. Et pourtant, les dessins de William Kentridge n’ont rien d’enfantin, ils se mesurent sans rougir aux peintures, sculptures et installations.

Le choix du dessin comme médium central de son processus créatif n’est pas anodin. Issu d’une famille d’avocats sud-africains engagés dans la lutte contre l’Apartheid, Kentridge prend fréquemment la parole pour la défense des misérables et des oubliés. Car comme il le montre dans son œuvre Triumphs & laments, Rome ne s’est pas faite en un jour, et surtout elle ne s’est pas construite sans ses esclaves. L’Histoire est certes composée de grands évènements et de personnages marquants, mais elle oublie tous ceux qui sont morts dans ses coulisses, s’épuisant à la construire. Choisir le dessin, c’est choisir l’oublié des arts plastiques.

On remarque par ailleurs l’économie de moyens dont il fait preuve. Il utilise du papier kraft, du fusain, des matériaux de récupération qu’il bricole pour faire ses films… avec peu, il nous entraîne dans son univers poétique et foisonnant. Mais économie ne signifie pas un rendu au rabais : avec une dose certaine de magie et de savoir-faire, le peu s’étoffe et se polit pour un résultat sensible et beau. La scénographie de l’exposition est d’ailleurs au diapason de ce principe. A partir de matériaux bruts de chantier, Sabine Theunissen compose un parcours clair, aux détails de construction soignés. En parfaite adéquation avec les œuvres de Kentridge, les espaces se réduisent et s’agrandissent, s’éclairent et s’assombrissent, comme une respiration du bâtiment lui-même.

Au centre du cheminement se trouve l’atelier de l’artiste. On y reconnait tous les éléments des œuvres de l’exposition : dessins, sculptures, assemblages de mots, bricolages, recherche, idées… Kentridge nous ouvre une porte sur son esprit, fournit le mode d’emploi de sa création. Pour lui, l’atelier est un espace à la fois physique et psychique, où l’on se déplace au milieu des idées, où il filme ses vidéos, danse et réfléchit. Il nous laisse voir ses doutes, ses autocritiques, et dans le même mouvement cherche à nous enseigner ses méthodes créatives avec ses Drawing lessons.

En enseignant son art, il le met à la portée de tous. Chacun a le matériel pour créer, nul besoin de se ruiner en pinceaux et pigments hors de prix, l’inventivité et la débrouillardise permettent de trouver de nouvelles façons de faire abordables. Mais c’est également l’accès à ses œuvres qu’il facilite. Même sans en comprendre le message, les œuvres de Kentridge touchent, amusent, révoltent. Ses premiers films ont l’esprit burlesque des films de Chaplin, son installation Refusal of time hypnotise par le mouvement de sa machine centrale et le rythme des sons et des images, la liste des morts africains pendant la Première Guerre Mondiale de The Head & the load étourdit. Il fait appel à nos sens, notre cœur et notre cerveau avec ses œuvres polymorphes, à la fois douces et sans compromission.

Son dessin au fusain lui a également permis de mettre au point ce qu’il appelle « l’animation du pauvre ». Il dessine, efface une partie, redessine tout en prenant des photos et en assemblant le tout pour un film d’animation proche du stop motion fabriqué dans son atelier, tel qu’on l’aperçoit dans 7 fragments pour Georges Méliès, voyage dans la Lune. Cette façon de procéder lui permet de mettre en place une pensée fluide, en dessinant, effaçant et retouchant, construisant son œuvre peu à peu. Il capture ainsi à la fois la fragilité et l’impermanence face à la marche du temps qui ressemble à l’une de ses processions qui marchent droit vers le néant.

Si sa façon de démocratiser l’art, de faire passer un message fort dans un écrin poétique, est incroyable, il ne faudrait pas pour autant minimiser le talent de William Kentridge. Artiste total maîtrisant le dessin, la sculpture, l’animation, la gravure, la vidéo, la tapisserie, ou encore la performance et la mise en scène, il a su créer des ponts entre les différents arts, ainsi qu’entre l’art et les hommes. De plus, sa pensée et son engagement politiques sont rares. L’art est à la portée de tous, mais n’est pas Kentridge qui veut.

 

William Kentridge, Un poème qui n’est pas le nôtre
Du 05 février au 05 juillet 2020
LaM – Villeneuve d’Ascq

 

Visuels : 1- William Kentridge, The Head & the load / KABOOM !, 2018, extrait vidéo – Photo : Thys Dullart © William Kentridge / Courtesy de l’artiste / 2- William Kentridge, The Refusal of time, 2010, extrait vidéo – Photo : Henrik Stromberg © William Kentridge / Courtesy de l’artiste et Marian Goodman Gallery, New York-Paris / 3- William Kentridge, Untitled (dessin pour The Head & the load, tondo II), 2018, fusain, crayon de couleur rouge et collage de texte du papier – Photo : Thys Dullart © William Kentridge / Courtesy de l’artiste / 4- William Kentridge, Red rubrics, 2011, 14 sérigraphies aquarelle pigmentée sur pages trouvées, Photo : Thys Dullart © William Kentridge / Courtesy de l’artiste / 5- William Kentridge, Remembering the treason trial, 2013, lithographie sur papier – Photo : Thys Dullart © William Kentridge / Courtesy de l’artiste

Agenda des vernissages de la semaine du 6 février
Notes sur la fin de l’art contemporain à la Monnaie de Paris
Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

One thought on “William Kentridge, la poésie et la force du dessin”

Commentaire(s)

    Publier un commentaire

    Votre adresse email ne sera pas publiée.

    Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *