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Venise, jour 2 : Un Arsenal majestueux à la 58e biennale

Venise, jour 2 : Un Arsenal majestueux à la 58e biennale

10 mai 2019 | PAR Vincent Fournout

Après avoir sillonné les Giardini où Laure Prouvost représente la France au pavillon national (lire notre article), l’équipe de Toute La Culture s’est concentrée ce jeudi 9 mai sur le fameux Arsenal de La Biennale, où flamboyait la deuxième partie de l’exposition May you live in interesting times, sous le commissariat de Ralph Rugoff. Nous y avons retrouvé les mêmes artistes que du côté des Giardini, scénographiés avec espace et majesté. Sublime, avant de plonger dans de nouveaux pavillons nationaux. 

Par Vincent Fournout et Yaël Hirsch

 

Enrobée de murs chaleureux en bois, l’exposition de l’Arsenal ouvre sur un immense et superbe George Condo intitulé Double Elvis. A côté, l’on retrouve avec émotion la suite de Angst par l’indien Soham Gupta et sa série de photographies saisissant au coeur de la nuit indienne l’essence de l’humanité, sans fermer les yeux sur les conditions de vie et la détresse extrême des personnes photographiées. Ces photos font écho aux structures et restes mis en clichés par Anthony Hernandez.

Autant le pavillon principal des Giardini débordait d’accumulations, autant l’exposition de l’Arsensal est rangée, classée, presque épurée. Les cadres se multiplient comme dans la vidéo de Christian Marclay 48 wars movie, qui empile 48 films dans un labyrinthe hypnotique. A l’autre bout, l’avant-dernière salle est même scindée en deux par une immense ligne en verre d’uranium signée Otobong Nkanga : lignes et frontières viennent donner une impression de guerre, de désaccord, de conflit sans dialogue possible, où la violence point sous la plastique du monde. Immenses et en noir et blanc, des maids de l’artiste et militante LGBT sud Africaine Zanele Muholi ponctuent notre déambulation, comme des guides silencieuses : ce sont elles qui nous invitent à passer à l’espace n°3, qui est plus sombre et nous accueille avec des vanités et messages de relativité en néon, signés Tavares Strachan.

Une installation de Ed Atkins nous fait passer dans les coulisses d’une épopée chevaleresque et datée : la vie… Immense coup de coeur, malheureusement pas saisissable en photo. La salle suivante nous confronte à notre vide avec les natures morte délicatement « pauvres » de Gabriel Rico, tandis qu’une installation de Kahlil Joseph met en question l’identité noire aux USA en mixant high et low cultures.

Plus loin, l’immense installation sonore de Shilpa Gupta, For in your tongue I can not fit fait entendre dans l’obscurité cent lances dressées qui transpercent cent poèmes écrits par des poètes emprisonnés dans le monde. Cent micros diffusent chaque écrit dans un chœur polyphonique. Une installation qui redonne voix à des poètes prisonniers politiques et fait entendre en un écho lancinant, leurs mots en lettres sur des pupitres, leurs pensées censurées par les pouvoirs politiques.

On retrouve des toiles naïves de Henry Taylor sur l’identité noire américaine, la méfiances des images de Njideka Akunyili Crosby et aussi les meubles étranges de Jesse Darling avec March of the Valedictorians, amas de chaises rouges aux longues pattes d’insectes…

Egalement imposante, La busqueda de Teresa Margolles met en scène le train de la ville de Juarez et l’identité féminine. Chez Kemang Wa Lechulete, ce n’est pas l’angle qui est mort mais l’œil, dans une œuvre poétique quasiment politique où les loups veillent.

Projection, décor de théâtre et astre un peu fou, le Synchronicity de Weerasethakul et Hisakado Tsuyoshi interpelle en parlant de mémoire et de rêves. On revient dans la dureté presque cuisante du réel avec les photos de Stan Douglas, le robot de nulle part et le troyen nomade de Yin Xiuzhen, le décor de rêve allongé de Nabuqi, les dessins expressionnistes de Jill Mulleady, les objets attablés de Jean-Luc Moulène, les masques en 3D de Nicole Eisenman, et le porno-playmobil version photo sans charme de Martine Gutierrez (Body en thrall).

Un monde un peu déglingué et qui s’impose à nous. Le triptyque de Alex Gvojic et Korakrit Arunanondchai No history in a room filled with people with funny names 5 interroge directement le corps. Les photos de Mari Katayama (poupée japonaise qui joue la pin-up avec deux jambes en plastique), le Smiling disease de Cameron Jamie et l’installation There is no such thing as outside de Kaari Upson (qui permet une expérience polysensorielle, avec l’artiste qui se met en scène et se dédouble dans une maison à la fois de poupée et foyer maternel dont il s’agirait sortir… mais comme suggère le titre, il n’y a pas d’extérieur) interrogent aussi le corps et l’image de la femme. Des interrogations violentes par des artistes très engagées. Tout à fait reconnaissable sur son socle de marbre, l’aspirateur féroce de Sun Yuan et Peng Yu perd presque autant la raison que leur pelleteuse qui faisait gicler le sang dans le pavillon principal des Giardini.

On retrouve aussi Apichatpong Weerasethakul, qui prolonge l’expérience de Blue menée sur la 3eme scène virtuelle de l’Opéra de Paris avec une installation où l’on peut enfin passer derrière les rideaux successifs et y découvrir un trésor, caché dans une mise en abyme entre cinéma, art de la scène et installation contemporaine. 

A la fin, toute une série d’œuvres se proposent de nous emmener dans d’autres mondes : les bas ou hauts reliefs de Ulrike Müller nous font voyager, le Endodrome en VR très prisé de Dominique Gonzalez-Foerster nous propulse dans la fiction ou la science du possible. Eskalation, le dispositif apocalyptique d’Alexandra Bircken, installe des humains vides de chair (de sens ?), mais qui montent résolument vers le ciel via un réseau d’échelles surplombant les hangars de l’Arsenal. Ça progresse, mais vers où ? De même, le Microworld de Liu Wei pointe vers un infini.

Et le voyage se termine au cœur de la matière même, dans les dernières salles, un peu hagards et comme cognés par la force et le pluralité des 80 artistes de l’exposition May you live in an interesting world : on est heureux de retrouver Lara Favaretto, cette fois-ci ancrée au béton avec d’immenses sculptures, de se laisser dématérialiser par Global agreement et We only get the love we think we deserve, les interviews de soldats via Skype de Neïl Beloufa. Il s’agit aussi de plonger dans une anatomie 2.0 grâce à Ryoji Ikeda et de se laisser surprendre par une grande installation finale qui fait penser à un tableau de Giorgio de Chirico, signée Danh Vo.

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Après une petite pause au soleil, nous sommes prêts à poursuivre notre chemin vers les pavillons de l’Arsenal. L’Afrique du Sud nous invite à célébrer la liberté avec des portraits. Du côté de l’Italie, Neither or nous propose un parcours métaphysique, élégant et labyrinthique avec trois artistes : Enrico David, Chiara Fumai et Liliana Moro. Et la Chine nous fait entrer dans un univers un peu paranoïaque et très techno avec 4 artistes : Chen Qi, Fei Jun, Geng Xue et He Xiangyu

Sur le chemin, les deux installations de Thomas Saraceno nous placent et par le son et par les toiles au cœur de la lagune : une poésie à ne pas manquer.

L’exploration s’est terminée par un passage vers l’Arsenal Nord où triomphe une immense sculptures de mains signée Lorenzo Quinn. 

Rendez-vous ce vendredi 10 mai pour un dernier jour de biennale, où nous vous préparons une petite carte des musées et expos à ne pas manquer. 

visuels : VF et YH / DR

Infos pratiques

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Vincent Fournout
Digital native depuis 1970, passionné de danse contemporaine et de danses tout court.

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