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Taysir Batniji s’expose au MAC VAL

Taysir Batniji s’expose au MAC VAL

19 mai 2021 | PAR Laetitia Larralde

Le MAC VAL propose la première exposition monographique française de Taysir Batniji. Retour sur 25 ans de recherche d’identité, entre intime et politique.

A l’origine plutôt connu pour son travail photographique, Taysir Batniji a construit son œuvre sur une grande variété de supports. Le MAC VAL nous présente ici un large éventail de cet œuvre protéiforme et pourtant très cohérent, allant de la peinture à l’installation, en passant par le dessin et la vidéo. Avant d’entrer dans l’espace d’exposition à proprement parler, un grand mur de photographies donne le ton. Ce patchwork de moments, personnes, symboles et motifs est un puzzle représentant l’artiste. Un assemblage d’instants et d’espaces, sa famille, ses clés, les lieux qu’il habite, ses trajets, sont comme autant de traces de sa vie, une définition de lui-même par l’accumulation.

L’exposition suit donc ce principe : réunir en un même espace les traces que Taysir Batniji a enregistrées de sa vie. Une question centrale sous-tend son œuvre : qui suis-je ? Né en 1966 à Gaza en Palestine, un pays à l’existence contestée et au cœur d’un conflit armé depuis plusieurs décennies, la question de son identité même est un sujet politique. L’histoire intime de l’artiste se mêle à celle de toute une population. De fragments de l’intimité de l’artiste, on reconstitue un portrait d’une société, sans pour autant prétendre à l’universalité d’une histoire personnelle.

Pensée sur la base du puzzle, l’exposition n’a donc pas de parcours défini. A chacun de collecter les informations d’une œuvre à l’autre, de créer son propre trajet d’un fragment à l’autre et de tisser sa propre image de Taysir Batniji. Qui est cet homme qui a dû se construire sur une base aussi mouvante et indéfinie que le sable ? The ID project, que l’on rencontre dès l’entrée, nous raconte son parcours administratif jusqu’à l’obtention de la nationalité française, de son passeport israélien où sa nationalité est qualifié d’undefined, au courrier de l’Etat civil français lui indiquant qu’il « n’est pas possible d’indiquer Palestine comme pays de naissance, cette dénomination n’étant plus utilisée pour les évènements survenus à partir du 13 mai 1948 ».

Comment se définir après une disparition aussi triviale qu’essentielle ? Car ne pas avoir de nationalité n’empêche pas de vivre, mais cela laisse un vide. Taysir Batniji parle donc de sa famille, restée à Gaza. Sa mère se fond dans les images pixellisées de Disruption, les patriarches trônent dans les boutiques de Gaza, son frère tué par un sniper est gravé en creux, blanc sur blanc, images fragiles et au bord de la disparition. Mais sa famille, c’est également celle qu’il s’est créée en France, sa femme et ses fils, qu’il accompagne à l’école en documentant les détails du trajet, journal intime éphémère.

Taysir Batniji interroge également son territoire. Celui où il est né et où il ne peut plus retourner et ceux où il a vécu, où il est passé, jusqu’à Paris. L’installation Hannoun reconstitue son atelier construit à Gaza où il ne peut plus retourner mais dont il a toujours les clés, trousseau reproduit en verre, fragile et inutilisable. Le sol est recouvert de copeaux de crayons taillés, comme autant de coquelicots sur le champ de bataille. On découvre également la vie en temps de guerre. Les maisons en ruines sont exposées dans une vitrine d’agence immobilière, les débris sont rassemblés et réagencés, les morts s’alignent dans des portraits en noir sur noir.

Avec la question du territoire vient aussi celle de la frontière et du déplacement. Une série de miradors photographiés à la sauvette ferment un espace, quand une valise ouverte et pleine de sable traverse la frontière. Mais quelles sont ces frontières, contestées et mouvantes ? Taysir Batniji nous parle de seuil, cet entre-deux qui n’est ni dedans ni dehors, un espace immobilisé d’attente. Un temps suspendu, comme ce sablier posé sur le côté où le sable ne s’écoule plus.

Le titre de l’exposition, emprunté à Espèces d’espaces de Georges Perec, « arracher quelques bribes précises au vide qui se creuse, laisser, quelque part, un sillon, une trace, une marque ou quelques signes », marque ce besoin de matérialiser les souvenirs. Conserver les traces de ce qui a disparu ou est en train de disparaître, ne pas se fier à une mémoire faillible. La fragilité de ces traces de vie se dessine à l’aquarelle, se niche dans une ombre, un sac vide, des peintures roulées sur elles-mêmes, souvenirs ténus et fugaces. Car qui est-on sans souvenirs, ce socle sur lequel on grandit ?

Les commissaires ont fait le choix de la modération économique et écologique dans la conception de l’exposition. Certaines œuvres trop éloignées ou coûteuses à déplacer ne sont pas visibles ici, mais elles sont ajoutées au catalogue, venant ainsi compléter le parcours. Par cette démarche, l’exposition elle-même reprend les thèmes de l’artiste tels que le déplacement, l’absence, l’éloignement ou encore l’échelle humaine. Si l’exposition donne une idée fragmentée de la réponse, qui suis-je ? nous apparaît comme la plus complexe des questions simples. Une question basique, mais essentielle.

 

Taysir Batniji, Quelques bribes arrachées au vide qui se creuse
Du 19 mai 2021 au 09 janvier 2022
Gratuité pour tous jusqu’au 31 mai 21
MAC VAL – Vitry-sur-Seine

Visuels : 1- Taysir Batniji, vue de l’exposition « Quelques bribes arrachées au vide qui se creuse », MAC VAL 2021. Photo © Aurélien Mole. © Adagp, Paris 2021. / 2- Taysir Batniji, Suspended Time, 2006. Sable, verre, 10 x 27 cm. Photographie © Taysir Batniji. Courtesy de l’artiste. / 3- Taysir Batniji, Undefined #3, 2020. Photomaton, impression couleur sur papier, 11,6 x 8,8 cm. Reproduction Taysir Batniji. Courtesy de l’artiste et des galeries Sfeir-Semler (Hambourg/Beyrouth) et Éric Dupont (Paris). / 4- Taysir Batniji, Actualité retardée, détail, depuis 2015. Aquarelle et crayon sur papier, 28 × 35,5 cm et 35,5 × 28 cm (chaque). Courtesy Sfeir-Semler gallery, Beirut/Hamburg ; galerie Éric Dupont, Paris ; collection privée ; collection de l’artiste. Vue de l’exposition « Quelques bribes arrachées au vide qui se creuse », MAC VAL 2021. Photo © Aurélien Mole. © Adagp, Paris 2021. / 5- Taysir Batniji, Absence, 1998. Ruban adhésif kraft, pierre, 263,4 x 125 cm. Photographie © Taysir Batniji. Courtesy de l’artiste et des galeries Sfeir-Semler (Hambourg/Beyrouth) et Éric Dupont (Paris).

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Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

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