Essais
Paul Audi : L’empire de la compassion

Paul Audi : L’empire de la compassion

19 mai 2021 | PAR Jean-Marie Chamouard

Dans cet essai, Paul Audi explore le concept de compassion. Décrivant son évolution dans la philosophie, d’Aristote à Rousseau puis à Nietzsche, il explique pourquoi la compassion est devenue si importante dans la pensée contemporaine.

« Reconnaitre la douleur de l’autre qui reconnait la mienne ». Dans une longue introduction Paul Audi tente de définir la compassion. Elle est une émotion, un sentiment partagé avec l’autre, une reconnaissance de sa vulnérabilité. Elle voit dans autrui une similitude et non une altérité, se différenciant ainsi de l’amour. Elle doit se parer d’un voile de pudeur pour ne pas être humiliante et porter secours pour ne pas se réduire à une pitié stérile.

L’auteur interroge ensuite l’histoire de la philosophie pour comprendre comment s’est forgé le concept de compassion. Pour Aristote, la compassion s’exerce entre citoyens, à l’intérieur de la cité, lorsque frappent l’injustice ou la rupture de l’ordre cosmique. Avec Alexandre puis l’empire romain, elle s’étend peu à peu à tous les humains. Le concept stoïcien d’amour de soi (au sens de la conservation de soi) facilite son extension au monde du vivant en général. Le christianisme remplace le proche par le prochain et la compassion devient plus impérieuse. Elle sous-tend les idéaux d’égalité et de fraternité de Jean Jacques Rousseau puis de la révolution française. De nombreux philosophes ont reproché à la compassion d’être une « passion triste »(Spinoza) ou un sentiment égoïste (Kierkegaard). Mais la critique vient surtout de Nietzsche, dans sa confrontation avec la pensée de Rousseau, « qu’il adorait détester ». Pour le philosophe la compassion provoque la honte en rabaissant le souffrant à sa seule souffrance alors qu’une « pudeur radicale » pourrait l’élever au-delà de sa douleur. D’où la nécessité d’un bon usage de la compassion : c’est-à-dire une bonne distance et une non recherche de récompense.

Paul Audi est philosophe. Il a publié « l’empire de la compassion » en 2011, mais le texte est paru en livre de poche cette année, probablement du fait de l’importance toute particulière de la compassion dans le contexte pandémique actuel. Le livre montre comment s’est forgé dans la pensée occidentale le concept de compassion, comment il est devenu central dans notre humanité inspirant la théorie du « Care ».C’est une incursion dans la philosophie antique mais aussi dans les pensées contradictoires de Rousseau et de Nietzsche. L’auteur donne ainsi des clés au lecteur pour comprendre l’œuvre de Nietzsche. Il ne parle pas de la compassion dans les philosophies ou les religions orientales, ni le concept proche d’empathie.
Paul Audi aborde les critiques philosophiques de la compassion mais souligne le danger de son absence. Il penche en faveur des thèses de JJ Rousseau à qui il avait consacré sa thèse. Renvoyant à notre finitude et à notre aptitude universelle à souffrir, la compassion doit permettre de transcender les clivages identitaires. Favorisant cette prise de conscience, elle devient une condition de l’accès à l’autre et du vivre ensemble, un déterminant essentiel de l’inter- subjectivité. Au-delà du partage de la douleur et jusqu’à devenir une religion universelle? Paul Audi semble le penser.

Paul Audi, L’empire de la compassion, Pocket ,145 pages, 8,40 Euros, sortie le 25 février 2021.

visuel : couverture du livre

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