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Secrets de beauté, l’esthétique féminine japonaise dévoilée par les estampes

Secrets de beauté, l’esthétique féminine japonaise dévoilée par les estampes

10 octobre 2020 | PAR Laetitia Larralde

Cet hiver, la Maison de la Culture du japon à Paris nous fait plonger dans l’intimité féminine avec sa nouvelle exposition. Découverte d’un art de la beauté au raffinement subtil.

Parler de beauté japonaise évoque immédiatement la geisha, sa peau poudrée de blanc, sa coiffure complexe et ses tenues aux motifs raffinés. Mais elle ne représente plus aujourd’hui, avec la mariée traditionnelle, qu’une des rares survivances de cet art de la beauté très codifié et raffiné qui a vu son apogée à l’époque Edo, adopté par toutes les classes sociales. En effet, avec l’ère Meiji (1868-1912) et l’ouverture du pays sur l’extérieur, les codes se sont modifiés pour aller vers plus de simplicité dans la coiffure et une mise en valeur de la peau naturelle. Mais ces femmes à la beauté si typiquement japonaise, que l’on peut amplement les admirer dans les estampes de l’époque, fascinent toujours.

La beauté comme indicateur social

L’époque Edo (1603-1868) est une période de paix, de stabilité et de prospérité. Le pouvoir shogunal était basé à Edo, l’ancienne Tokyo, et la vie citadine et ses plaisirs s’y sont rapidement développés, de la noblesse aux classes populaires. La société était alors très hiérarchisée, avec à son sommet les guerriers, puis les paysans, les artisans et enfin les commerçants. Les codes sociaux sont nombreux, et plus on monte l’échelle sociale, plus ils sont stricts. Ainsi, la mode, en plus de sa recherche esthétique, est un marqueur social important.

Il est intéressant de remarquer que les modes se sont pourtant développées en partant du bas de l’échelle sociale, chez cette classe marchande citadine, et étaient dictées par les courtisanes et les acteurs de kabuki. Ce sont eux que l’on retrouve sur les estampes, que l’on achetait comme autant de magazines de mode, pour ensuite imiter ces célébrités qui osaient jouer avec les codes et les tendances. Car maquillage, coiffure et vêtements sont chargés de sens : ils indiquent le statut social, l’âge, la profession, la classe sociale… Les femmes mariées, par exemple, se noircissaient les dents dès le jour de leur mariage, en signe de fidélité à leur époux. Ce que faisaient également les courtisanes, pour une fidélité bien plus temporaire à leur client. La longueur des manches du kimono, la façon de nouer le obi, le style de coiffure, les matières utilisées, tout est porteur de sens, et détaillé dans des manuels au succès incontestable.

L’art de sublimer la règle

L’exposition nous montre que la société japonaise est soumise à des codes qui régissent de nombreux aspects de la vie, jusqu’à s’immiscer dans l’intimité. Mais se soumettre à des règles ne signifie pas pour autant le faire sans esprit, et créer ainsi une société totalement uniforme. Au contraire, ces contraintes semblent avoir développé la créativité : la distinction se loge dans le détail, dans le raffinement qui rend unique tout en restant dans la règle.

Le nihon-gami, ou coiffure japonaise, terme qui regroupe les styles de coiffure spécifiques au Japon principalement avec une base de chignon, est un exemple de cette inventivité. A partir de quatre types de chignons définis en fonction de l’âge, de la classe, du rang social, du statut marital ou encore de la région, l’époque Edo a vu une multiplication des variantes. En gardant pour base une coiffure en quatre parties (la frange, les coques sur les côtés, la partie de l’arrière de la tête à la nuque et le chignon), les déclinaisons possibles ont atteint plusieurs centaines.

En plus de la coiffure même, les ornements de cheveux se sont développés, venant faire briller les chevelures noires. Mais attention : l’étalage de signes extérieurs de richesse est fortement réprouvé, tant par le shogunat que par le confucianisme. En regardant de près les estampes, vous ne trouverez pas de trace de bagues, colliers ou boucles d’oreilles. Les peignes, piques et épingles de cheveux, seuls bijoux de la tenue, se doivent alors d’avoir une fonction pratique, pas uniquement décorative, d’où l’apparition d’une petite spatule destinée à se nettoyer les oreilles au bout des épingles kanzashi.

Images et objets de la beauté

Secrets de beauté invite à prêter attention aux détails, à chercher l’histoire dans la couleur d’une bouche, la courbe des cheveux, le motif du kimono. En vis-à-vis des estampes, le parcours nous permet de retrouver les objets utilisés par ces beautés de papier. Miroirs à la forme distinctive, coffres en laque aux multiples compartiments, alambic servant à la confection des eaux florales, pinceaux et sachets de poudre pour se blanchir le visage, modèles miniatures de coiffure, ou encore accessoires pour cheveux, l’ensemble est fascinant. Il donne l’impression de passer dans les coulisses, de découvrir les secrets de fabrication de la beauté japonaise.

Les estampes présentées sont tout aussi remarquables. La sélection est tournée autour de la représentation de la femme japonaise de l’époque Edo, dans leur grande diversité de styles, de la concubine du shôgun à la femme du peuple, en passant par les servantes et les courtisanes. La série de surimono de Yôshû Chikanobu, le Gynécée du château de Chiyoda, vaut à elle seule la visite. Il représente l’épouse et les concubines du shôgun qui vivaient alors dans un monde à l’abri des regards. En tant que vassal, Chikanobu a pu l’observer, pour ensuite nous faire parvenir ce document rare, une fois le shogunat aboli. Par la description des différentes occupations tout au long de l’année, on admire la variété des coiffures, la richesse des motifs et la délicatesse du trait de l’artiste, souligné par un gaufrage discret et une palette de couleurs subtile.

L’exposition nous prouve une fois de plus que le Japon est maître dans l’art d’associer les opposés par cette opulence minimale, cet éblouissant raffinement. Une ode à la beauté, et à la recherche de la pure perfection en toutes choses.

 

Secrets de beauté – maquillage et coiffures de l’époque Edo dans les estampes japonaises
Du 07 octobre 2020 au 06 février 2021 (renouvellement complet des estampes le 03 décembre)
Maison de la culture du Japon à Paris

Visuels : 1- affiche / 2- Palais intérieur à Chiyoda – L’habillage, Yôshû Chikanobu, 1894-96 © POLA Research Institute of Beauty and Culture / 3- Rituels féminins, Kôchôrô Kunisada, 1847 © POLA Research Institute of Beauty and Culture / 4- Boîte à peignes de voyage en laque à décor de Tatsutagawa, seconde moitié de l’époque Edo © POLA Research Institute of Beauty and Culture / 5- La fête du premier jour du lièvre à Kameido, Utagawa Toyokuni, 1854 © POLA Research Institute of Beauty and Culture

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Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

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