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Planches Contact 2020, une édition marquée par la pandémie

Planches Contact 2020, une édition marquée par la pandémie

23 novembre 2020 | PAR Laetitia Larralde

La onzième édition de Planches Contact est « spéciale », selon les mots de sa directrice artistique Laura Serani. En effet, la crise sanitaire a tout remis en question, tout compliqué, mais a aussi ouvert de nouvelles façons de regarder pour les photographes et de présenter leur travail dans la ville. Une édition spéciale, certes, mais d’une grande qualité.

L’édition 2020 du festival Planches Contact de Deauville a subi, comme tout le monde de la culture, les conséquences de l’épidémie de Covid-19. Le couvre-feu, qui a démarré le weekend d’ouverture du festival, avait déjà fortement impacté les évènements prévus, annulant notamment la 25ème heure, le concours photographique amateur ayant lieu au moment du passage à l’heure d’hiver. Si le confinement a ensuite fermé les portes des expositions, Planches Contact a un avantage indéniable : la grande majorité des expositions sont en extérieur, et donc accessibles.

Le Point de Vue

Seules deux expositions sont présentées en intérieur, au Point de Vue : le Tremplin Jeunes Talents et Todd Hido avec Et puis, il y a eu les oiseaux. Côté jeunes talents, réduits à quatre cette année car le premier confinement avait empêché le cinquième de venir d’Afrique, les propositions sont très variées. Le travail présenté a été réalisé pendant les résidences de création au printemps dernier, comme pour le reste des photographes du festival qui, rappelons-le, est basé sur la création et les commandes.

Si Clara Chichin, Nadine Jestin et Manon Rénier ont un travail orienté sur l’intime, le ressenti et l’émotion, Hugo Weber s’est penché sur les coulisses du monde hippique. On entre dans l’espace qui lui est attribué comme dans une boîte hermétique remplie à ras-bord de ses impressions sur un monde à l’opposé du sien. Les photomontages semblent bruyants, dans un mouvement désordonné, loin du luxe lisse de l’hippodrome deauvillais.

Dans un mouvement complètement opposé, les trois jeunes femmes offrent des images proches de leur intimité et d’apparence plus apaisée, chacune dans un style très personnel. Peut-on y voir l’impact de la pandémie qui avait stoppé net leurs résidences en mars ? Les photographes explorent l’idée du retour sur soi, d’être seul face à ses émotions et ses ressentis, et le lien de l’homme au paysage et à la nature.

Le travail de Manon Rénier en est l’illustration : avec des photos à la chambre qui demandent beaucoup de temps, ce corps (sans tête, un bras et une jambe) semble vouloir se fondre avec la nature, et particulièrement la roche. Clara Chichin quant à elle traverse le paysage et cherche la matière avec ses images monochromes au grain fort. Cette promenade imaginaire dans la nature forme un tableau impressionniste de ses émotions. Nadine Jestin, la lauréate du Prix du jury, a choisi de raconter en images et en mots ses émotions face à cette expérience nouvelle de résidence artistique. Dans ses compositions douces et poétiques qu’on imaginerait bien réunies en livre, on suit son parcours intérieur teinté d’autodérision.

L’exposition de Todd Hido nous immerge complètement dans l’image. Pas de textes, une ambiance tamisée, et les photos aux teintes obscures émergent de l’ombre avec une aura mystérieuse. La Normandie hivernale est brumeuse et humide, comme endormie, et les portraits mélancoliques viennent, en contrepoint des extérieurs, dévoiler des ambiances chaudes et intimes qui se cachent à l’intérieur de ces paysages évoquant un pays en hibernation.

Côté plage

Photo4food, nouveau partenaire du festival, propose quatre photographes dont le travail a lui aussi été produit en résidence. La fondation a pour but de lutter contre la pauvreté par la vente de photographies d’art tout en promouvant de jeunes artistes qui font dons de leurs œuvres. Le premier weekend du festival, photo4food a organisé à Deauville une vente aux enchères où chacun des artistes du festival a donné un tirage, au profit de la Croix Rouge locale.

Tous les quatre explorent la nature et le paysage, de façons très différentes. Letizia Le Fur replace l’homme dans la nature, nu, dans une réinterprétation des toiles classiques sur les thèmes antiques pour repenser notre rapport à la nature. Thomas Dhellemmes a choisi l’idée, un peu classique, de la promenade sur les chemins côtiers capturés au polaroïd, quand Charlotte Bovy s’arrête sur les arbres centenaires de la région, cherchant dans leurs ramifications un contexte plus large à notre histoire. Enfin, Anaïs Tondeur pose un regard quasi scientifique sur la couleur de la mer. Car le changement climatique affecte les phytoplanctons qui donnent sa couleur verte à la mer normande, qui deviendra bleue avec leur départ, documentant ainsi le changement du paysage.

Plus loin sur la plage, on retrouve les anglais de Martin Parr, en clin d’œil au Brexit. Les clichés, issus de son livre The Last Resort de la fin des années 1980, s’amusent avec l’image des vacanciers en bord de mer. Les mouettes volent les frites, les sandales se portent avec des chaussettes et les grand-mères ont toutes la même permanente blanche et bouclée : des images on ne peut plus à l’opposé de Deauville. Cette série marqua le début du succès de Martin Parr, une approche nouvelle de la photographie documentaire, et son goût immodéré pour le tourisme de masse.

L’installation de Riverboom Gros bisous de la Côte Fleurie est également une réaction au confinement. Partant du constat que le contact humain était ce qui avait le plus manqué pendant cette période, le collectif détourne l’affiche d’Un homme et une femme de Lelouch et fait poser les couples de Deauville en train de s’embrasser sur la plage. Jeunes ou moins jeunes, gays ou hétéros, tous échangent des baisers de cinéma dans un espace public, acte des plus subversifs en temps de pandémie.

Lorenzo Castore a lui aussi choisi de parler d’amour en suivant un jeune couple dans son quotidien. Autour du grand bassin se déroule leur histoire, leurs vies et leurs envies et espoirs. Les photos, travaillées en partie comme un de ces grands pêle-mêle que l’on trouve dans les chambres d’adolescents, sont l’occasion pour ces deux jeunes de réfléchir sur leur futur. Sur certaines ils ont écrit leurs pensées au feutre, créant ainsi un journal intime à trois voix.

Evangelia Kranioti, autour du petit bassin, est la seule dont le travail déçoit un peu. Ses sujets photographiés à la tombée de la nuit dans des paysages vides semblent presque trop mis en scène, trop travaillés. Les couleurs artificielles trop crues s’entrechoquent, donnant l’impression d’une série de portraits de freaks.

Côté ville

A l’embarcadère, nouveau lieu occupé par Planches Contact, Mathias Depardon observe la jeunesse de la ville à la sortie du confinement. Il poursuit ici son documentaire sur la France confinée en mettant l’accent sur la réappropriation de l’espace extérieur par les jeunes. Les photos aux couleurs légèrement désaturées forment un ensemble vivant, au mouvement ancré dans l’instant, où les modèles profitent de leur liberté retrouvée, bien que conditionnelle.

Nikos Aliagas a lui aussi tourné son objectif vers l’humain. Les visages et leurs émotions, les mains et leurs savoir-faire, mais chacun reste seul sur l’image. Car si les jeunes jouent avec le sérieux de leurs ainés pour le travail, chacun a dû apprendre la nouvelle distance physique de la pandémie.

Enfin, Philippe Chancel poursuit son travail Data Zone présenté à Arles en 2019 avec une parenthèse spéciale Deauville. La promenade Lucien Barrière lui donne l’occasion de mettre en place un panoramique très grand format de Deauville, allant de la mer à la ville. En s’arrêtant sur une collection de détails, il cherche à voir au-delà de ce qui ressemble à un décor de cinéma trop parfait et recompose la Normandie telle qu’il voudrait la voir.

Cette onzième édition de Planches Contact nous prouve, par la qualité de la production de cette session et la grande variété des images et des univers, que le territoire choisi comme thème d’exploration unique regorge de diversité et de possibilités. Autant qu’il y a de regards, aussi longtemps que le monde changera.

 

Planches Contact – Festival de photographie de Deauville
Du 17 octobre 2020 au 03 janvier 2021
Deauville

Visuels : 1- Festival Planches Contact – expo Martin Parr© Naïade Plante-3717 / 2- Festival Planches Contact 2020 – exposition Mathias Depardon© Naïade Plante-3519 / 3- Festival Planches Contact 2020 – exposition Philippe Chancel© Naïade Plante-3776 / 4- Festival Planches Contact 2020 – exposition Riverboom© Naïade Plante-3745 / 5- Festival Planches Contact 2020 – exposition Tremplin Jeunes Talents, Nadine Jestin © Naïade Plante-9639

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Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

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