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« Peindre la nuit », mystère, inconscient et cosmos

« Peindre la nuit », mystère, inconscient et cosmos

19 octobre 2018 | PAR Laetitia Larralde

Cet hiver, le Centre Pompidou Metz explore les profondeurs de la nuit et ses nombreuses lumières dans une exposition qui joue avec nos sens.

Peindre la nuit est un titre d’exposition plein de promesses. Son double sens parle à la fois de la nuit comme sujet et comme temporalité, et nous entraîne dans tout un monde de mystères aux dimensions insondables. Le sujet n’est pas traité ici d’un point de vue académique, mais est abordé par le biais de notre expérience physique de la nuit. Dans notre société historiquement construite autour de la lumière, où le jour se lève et la nuit tombe, le cycle jour/nuit a une importance capitale, aussi bien physique que symbolique. La scénographie est donc conçue comme une expérience immersive, et dès la première salle nos sens sont soumis au test de l’obscurité. Nous entrons à tâtons dans une salle noire, et petit à petit l’œil s’accoutume, les détails apparaissent, et les petits points de lumière vacillantes des lucioles de Jennifer Douzenel dessinent devant nous une carte du ciel étoilé, comme une préfiguration de toute l’exposition. Une fois habitués à l’obscurité, nous partons pour une déambulation nocturne dans un espace très enveloppant, créant une sorte d’intimité avec les œuvres dont les couleurs éclatent comme autant de feux d’artifices sur leur fond noir.

Si le thème de la nuit a toujours été traité, c’est au XIXème siècle qu’il connait son âge d’or avec le romantisme, avant de subir une transformation drastique par les évolutions du XXème siècle. En effet, l’apparition de l’électricité, de la psychanalyse et la conquête de l’espace ont radicalement changé notre approche de ce qui était jusqu’alors un monde plein de mystère et de danger et support de nos rêves et de nos peurs. Les paysages urbains, ponctués de lumières électriques, montrent une ville qui se transforme en scène de music-hall chez William Klein ou en nuit étoilée artificielle dans les toiles d’Alex Katz ou Amédée Ozenfant. L’obscurité efface la notion de perspective, la ligne d’horizon se mêlant aux masses sombres et informes, ne laissant aux artistes d’autre possibilité que de peindre un ressenti de paysage nocturne plus que sa réalité, un reflet subjectif de leur perception souvent proche de l’abstraction pour certains comme Monet, qui tenta l’expérience à Londres.

Notre déambulation nous fait croiser les créatures de la nuit, prostituées, criminels et autres personnages interlopes que l’obscurité protège, pour arriver jusqu’aux somnambules, ces artistes qui créent plutôt que de dormir. On passe dans l’atelier aux lumières hypnotisantes de Spencer Finch, plonge dans l’inconscient de Lee Karsner, passe par un couloir où on nous souffle des textes à l’oreille pour arriver aux surréalistes et à leur fascination pour la liberté créatrice que la nuit apporte, la Lune comme muse protectrice. La nuit ouvre une porte sur notre inconscient, nous concède un lâcher-prise sur notre raison et laisse les ombres fourmiller et se métamorphoser au gré de notre imagination.

L’exploration spatiale, outre son aspect scientifique, est ici une exploration de la nuit elle-même. Mais plus on pousse la recherche, plus les limites de la nuit semblent s’éloigner. Si regarder un ciel étoilé fait prendre conscience que nous ne sommes qu’une poussière à l’échelle de l’univers, essayer de le comprendre ramène l’histoire de l’humanité à un hoquet dans la chronologie cosmique. A partir de là, comment représenter ce qui n’a pas de limites, ni de matière ? Francisco Infante-Arana recompose les constellations dans une tentative de maîtrise cosmogonique, Raphaël Dallaporta relie des données scientifiques à un os préhistorique observant les mouvements de la Lune quand Lichtenstein ou Anna Eva Bergman cherchent à s’exprimer par la matière.

Quand on arrive à la fin de l’exposition, derrière l’installation de Lucio Fontana, le panorama sur la ville se dévoile, aveuglant pour nos yeux si bien habitués à l’obscurité. La réalité blafarde nous rattrape et ce moment suspendu de la visite, ce temps ralenti virevoltant entre les multiples lumières de la nuit, nous laisse rêvant à notre prochaine nuit.

Peindre la nuit
Du 13 octobre 2018 au 15 avril 2019
Centre Pompidou Metz

Visuels : 1- affiche de l’exposition / 2- Amédée Ozenfant, Lumières sur l’eau, 1949 ©Adagp ©Centre Pompidou, MNAM-CCI/Dist. RMN-GP/ Philippe Migeat / 3- Robert Delaunay, Paysage Nocturne (le fiacre), 1906-1907, Courtesy galerie Louis Carré & Cie / 4- Frantisek Kupka, Chute, 1910-1913 ©Adagp Paris 2018 Photo ©Centre Pompidou, MNAM-CCI/Dist. RMN-GP/ Jean Claude Planchet / 5- Léon Spilliaert, Digue et plage, Chalet royal et galeries d’Ostende, 1908-1909, courtesy Patrick Derom Gallery, Photo ©Vincent Everarts de Velp

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Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

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