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Interview Antoine Agoudjian « Le regard de la société civile (turque) évolue »

Interview Antoine Agoudjian « Le regard de la société civile (turque) évolue »

24 avril 2015 | PAR Marie Boëda

Antoine Agoudjian est un photographe français d’origine arménienne. Auteur d’un livre de photographies relayant l’Arménie d’aujourd’hui, il a parcouru pendant 27 ans l’Iran, la Turquie, le Caucase et l’Arménie. Il témoigne d’une culture bafouée en 1915 par le gouvernement des Jeunes Turcs mais pourtant bien vivante. Le cri du silence est sorti en mars 2015 aux éditions Flammarion et précède une exposition aux contours symboliques en Anatolie, à Diyarbakir (une des plus grandes villes de Turquie) du 22 avril au 31 mai. 

Vous photographiez en mémoire du génocide arménien qui a cent ans aujourd’hui… Comment photographier vous permet-il de vous rendre compte des événements passés, d’imprégner l’histoire de vos ancêtres ? 

J’effectue toujours au préalable des lectures historique sérieuses qui me permettent d’identifier et de choisir un espace géographique. L’espace géographique est en adéquation avec l’histoire des Arméniens dans l’ex-Empire ottoman oriental alors imprégné de cette histoire. Ensuite je me rends sur le site et y rencontre les habitants en questionnant sur les Arméniens.

Racontez l’histoire de vos grands-parents, de votre livre « Le Cri du silence »

Ce n’est pas tant l’histoire de mes grands-parents que celle plus générale de mon peuple d’origine. Du côté paternel, ils habitaient Erzeroum en Turquie et ont fui en 1915 et du côté maternel, ils habitaient Kurtahiya en Turquie et furent sauvés par le gouverneur local turc Faïk Ali Ozansoy qui les aida à fuir.

Et aujourd’hui c’est comment l’Arménie ? (en Arménie et ailleurs notamment en Turquie)

L’Arménie est une jeune République qui a du mal à trouver son équilibre, son peuple souffre socialement à cause de son oligarchie. Après la proclamation d’indépendance, cette petite république a du mal à trouver son équilibre social ; plus de la moitié de ses habitants ont quitté le pays pour se rendre en Europe ou aux USA afin de parvenir à trouver une situation sociale plus saine. Cette situation économique est généralisée mais en Arménie elle est aussi la résultante d’une corruption orchestrée par l’appareil d’Etat oligarchique qui s’approprie les ressources au détriment du peuple.

Pour vous, est-ce que la religion est un moyen de se retrouver pour les Arméniens, certains Turcs musulmans ont appris qu’ils étaient arméniens et sont devenus chrétiens, mais quel est le rôle de la religion ?

Les Arméniens sont certes attachés à leur pratique religieuse, notamment car les Arméniens sont le premier Etat chrétien (Ils sont apostoliques et appartiennent à une église autocéphale), mais pour moi les Arméniens sont plus attachés à leur culture singulière et riche. Le Pouvoir ottoman n’a pas seulement exterminé un peuple mais une civilisation. Comme ses peintres, ses écrivains, ses architectes, son folklore. En Turquie les Arméniens étaient réputés pour leur savoir-faire artisanal, très sollicité. Ils furent à l’origine de la réalisation de bon nombre d’édifices réputés et encore debout à ce jour mais spoliés par le pouvoir génocidaire.

Ce n’est pas la première fois que vous exposez en Turquie (avril 2011), la première fois à la demande de la société civile, comment ressentez-vous cette demande ? Le regard des Turcs évolue-t-il ?

Je ne suis pas étranger à la genèse du projet, je le propose et des organisateurs concrétisent ma requête en collaboration étroite. Le regard de la société civile évolue c’est indéniable mais le gouvernement quant à lui reste sur ses positions négationnistes.

Exemple en 2011, j’étais invité par une galerie privée Depo. L’exposition était organisée par une association chargée de promouvoir la culture et je fus le premier photographe à avoir exposé en Turquie. Puis en 2015, cette fois-ci, j’étais invité par une municipalité administrée par des Kurdes hostiles à la politique d’Erdogan et favorables à la reconnaissance du génocide arménien. Mon exposition en Turquie réunit de par sa structure l’artistique, le politique et l’historique.

Vous distinguez la population du gouvernement ; la reconnaissance ne concerne-t-elle que les intellectuels ? Quand on voit qu’Erdogan a invité à rendre hommage aux soldats de l’empire ottoman le 24 avril, est-ce une provocation ?

L’état turc est un état négationniste qui déploie une action sans limite et des moyens colossaux pour asseoir sa version mensongère de l’histoire. Dés qu’une déclaration, (exemple récent celle du pape François sur le génocide arménien), va à l’encontre de ses intérêts stratégiques, il s’ensuit tout de suite un chantage avec des menaces de sanctions économiques.

Aujourd’hui des commémorations sont organisées en Turquie pour faire face au discours négationniste, comment le vivez-vous ? Ce n’est pas assez important ? Certains ont pris des risques (ex le cinéaste Fatih Akin)

La vérité avance à petit pas… Beaucoup prennent des risques, il y a Ahmet Insel, Ali Bayramoglu, Ayse Gunaysu, Cengiz Aktar, Racip Zarakolu et bien d’autres.

La Turquie est moins dans le viseur de l’Europe, est-ce que selon vous, cela a pu accentuer un refus de reconnaître le génocide ?

Le combat pour la reconnaissance du génocide est pour certains un prétexte pour refuser l’entrée de la Turquie en Europe et d’autres sont contre par conviction. Un véritable Etat laïc, avec une séparation du temporel et du spirituel dans la vie sociale et politique, ne sera pas une menace pour une évolution saine de l’Europe. En plus un Etat négationniste est un état menteur, comment construire avec lui une relation de confiance ? Car c’est sur ce socle que s’érige toute relation pérenne.

 Dans votre travail, vous continuez la danse ? Danse et photographie, jusqu’à quel point cela vous permet-il de ressentir la souffrance d’un peuple et de respecter cette mémoire ? (Absence de parole ?)

Je suis dans la vie et non dans le ressentiment. Avec mes amis turcs et kurdes, nous tentons de reconstruire ce que le gouvernement turc a détruit en 1915  et n’a de cesse de vouloir effacer et nier depuis… La danse traditionnelle et ma pratique singulière de la photographie m’offrent dans un cas une accession charnelle à une terre dont je fus privé et dans l’autre l’apparition d’images rares sur la terre natale de mon peuple.

Racontez ce que vous voyez et entendez de l’exposition qui se déroule à Diyarbakir (Anatolie)

Beaucoup d’engouement de la part des Kurdes. Ils ont compris que l’ennemi intérieur c’est aujourd’hui eux, ils ont fait leur mea culpa car ils ont constitué le bras armé du gouvernement turc en 1015 au nom de la fraternité musulmane sunnite. Le projet était un idéal turquifié sur une terre habitée par plusieurs nationalités et beaucoup de chrétiens. La fabrication artificielle d’un ennemi intérieur arménien en 1915 fut élaboré pour appliquer le projet du génocide. Désormais l’ennemi intérieur, ce sont les Kurdes instrumentalisés en 1915

Expositions

Turquie à Diyarbakir du 22 avril au 31 mai

France à Lyon galerie Le Bleu du Ciel jusqu’à fin juin

Montelimar à l’espace Chabrillan à partir du 11 mai

(c) Antoine Agoudjian

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Marie Boëda

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