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« Ex Africa », renverser le regard sur l’art africain

« Ex Africa », renverser le regard sur l’art africain

23 février 2021 | PAR Laetitia Larralde

La nouvelle exposition du musée du quai Branly affirme sa volonté d’ouverture vers l’art contemporain avec Ex Africa, présences africaines dans l’art aujourd’hui. Elle nous invite à repenser notre rapport à l’art ancien et contemporain africain tout en abordant frontalement les questions sensibles.

La crise sanitaire et la persistance du gouvernement à ne pas permettre la réouverture des musées pousse ces derniers à être créatifs pour que leurs expositions, résultats d’un long travail, puissent atteindre le public. Le vernissage d’Ex Africa a donc eu lieu dimanche 21 février sur la chaîne éphémère Culturebox (canal 19 de la TNT) et sur le site de France.TV. Maintenant visible en replay sur le même site et sur les réseaux sociaux du musée, ce vernissage virtuel se présente sous la forme d’une visite privée avec Philippe Dagen, le commissaire de l’exposition, accompagné de certains des artistes.

Ex Africa est une exposition d’envergure : cent cinquante œuvres pour trente-quatre artistes, dont quatre cartes blanches données à Kader Attia, Romuald Hazoumè, Pascale Marthine Tayou et Myriam Mihindou. Si la majorité des artistes sont africains, environ un tiers sont européens, afin de réfléchir sur la portée et la place de l’art africain, en Afrique et dans le reste du monde. Quelles sont les relations historiques entre art africain et art occidental ? Quel regard porte-t-on sur l’art africain ? Quels sont les enjeux de la question délicate de la restitution des œuvres d’art ? Les questions soulevées par l’exposition sont complexes et dépassent souvent le cadre de l’art.

Remise en contexte historique

Le premier sujet abordé est celui du regard porté sur l’art africain, ancien et contemporain. Et le constat n’est pas flatteur, bien au contraire. Quand on pense à l’art africain, on aurait tendance à ne penser qu’à l’art ancien, d’avant la colonisation. L’exposition nous prouve bien à quel point c’est réducteur tant les œuvres présentées sont variées et de qualité. Mais cela soulève le problème de la sous-représentation des artistes africains contemporains dans les musées. A quoi cela est-ce dû ? Est-ce lié à un manque historique de reconnaissance ?

Ce que l’on constate, c’est que le regard sur l’art africain est partiel, voire biaisé. Certes, masques et statues ont eu un succès considérable au début du XXème siècle et ont fortement inspiré les cubistes et les surréalistes. Mais ces objets n’ont été admirés que pour leur esthétisme, d’une façon purement formelle, sans prendre en compte leur signification. L’art africain ne vaut ici que par ce qu’il a apporté à l’art occidental, et non pour ses qualités intrinsèques. Cette façon de regarder, le primitivisme, nie aux artistes africains la capacité de créer hors d’un système occidental et maintient une sorte de hiérarchie condescendante. Mais l’art africain est plus qu’un objet de déco ethnique.

Ce sont les questions que pose ouvertement Chéri Samba, dont les œuvres ouvrent et ferment l’exposition. Quel avenir pour un art qui n’est pas vu en tant que tel ? Les sculptures de The Chapman Family collection de Dinos et Jake Chapman transformant les symboles de McDonald’s en statues africaines mettent en avant le processus de réification de l’art africain, le réduisant à des biens de consommation. De même, Théo Mercier et Franck Scurti soulignent la perte de sens de ces copies bon marché de masques africains dont la valeur ne repose que dans une esthétique exotique.

Retrouver un sens contemporain

Mais malgré cette difficulté à exister sur la scène mondiale, l’art africain n’est pas resté figé dans les masques, totems et autres fétiches. Les formes sont réinterprétées, comme par exemple avec les totems d’Annette Messager qui s’étirent en collants colorés, ou les masques faits de bidons plastiques de Romuald Hazoumè. Dans un perpétuel mouvement d’influences mutuelles, on retrouve également des références occidentales réinterprétées par l’art africain : Steve Bandoma s’approprie Tintin qui s’enfuit ici comme un voleur et John Edmonds remet en scène les fameuses photos de Man Ray avec des masques africains.

Mais si ces formes anciennes ont été vidées de leur sens par leur passage en Occident, il n’est pas question ici de rester dans la citation formelle, ni d’essayer de leur redonner leurs anciennes symboliques. Au contraire, les artistes cherchent à les réinvestir avec des problématiques contemporaines telles que l’exploitation des ressources, humaines et naturelles, les traces de l’esclavage ou encore les migrations. Les photographies d’Alun Be montrent cette évolution, où ancien et contemporain cohabitent, dans une continuité parfois difficile à reconnaître.

Restitution ou réparation ?

Le sujet de la restitution des œuvres d’art est au cœur des problématiques du musée du quai Branly. Complexe et protéiforme, cette question est au centre de la carte blanche de Kader Attia, Les Entrelacs de l’objet. Dans une vidéo, il donne la parole à de nombreuses personnalités africaines avec des points de vue et des interrogations variés. On aborde les aspects pratiques de la restitution comme de savoir à qui retourner l’œuvre, si elle doit aller dans un musée ou à son emplacement d’origine, ou dans quelles conditions cela doit être fait. Mais comment retourner un objet sacré dans un village qui a changé de croyances ? Dans l’hypothèse où un fac-similé serait créé, comme dans cette installation pour la préservation des statues, à qui revient l’original, au musée occidental ou à son créateur africain ?

Mais l’aspect le plus délicat du problème est immatériel. En effet, ces œuvres étaient investies de croyances religieuses et spirituelles, et y toucher les a souillées. Elles portent désormais en elles une histoire différente, l’empreinte de ceux qui les ont manipulées. L’âme de ces œuvres s’est perdue, et elles rapportent avec elles le souvenir d’une histoire douloureuse de spoliation. Le terme même de restitution est remis en cause, certains lui préférant celui de réparation. Mais après tout, nous ne possédons pas les objets, ce sont eux qui nous regardent passer.

Espérons que l’exposition Ex Africa puisse rapidement ouvrir ses portes afin de diffuser le plus largement possible toutes les réflexions qu’elle recèle. Il est nécessaire de réécrire l’histoire de l’art africain du point de vue africain, et qu’ainsi il trouve sa juste place sur la scène internationale.

Ex Africa – Présences africaines dans l’art d’aujourd’hui
Du 09 février au 27 juin 2021
Musée du quai Branly – Jacques Chirac – Paris

Visuels : 1- Affiche de l’exposition Ex Africa. © musée du quai Branly – Jacques Chirac / 2-3-4-5 : Vue de l’exposition : Ex Africa, Présences africaines dans l’art aujourd’hui. Du 9 février au 27 juin 2021. © musée du quai Branly – Jacques Chirac, photo Léo Delafontaine

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Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

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