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Diaspora at Home, entre Paris et Lagos

Diaspora at Home, entre Paris et Lagos

02 décembre 2021 | PAR Bénédicte Gattère

Entre le centre parisien KADIST et le centre d’art contemporain nigérian (CCA), une exposition est née. Diaspora at Home a été pensée en termes de circulations et de rencontres. Issue d’un projet curatorial collaboratif, elle permet de retracer des généalogies tout en dessinant les contours de géographies contemporaines. Naviguant entre plusieurs continents, de jeunes artistes engagé·e·s y côtoient des artistes confirmé·e·s comme El Anatsui.

Nos Visages [our faces], 2019 – 2021

Une multiplication des points de vue

En tant qu’exposition collective, Diaspora at Home prend la forme d’œuvres extrêmement variées. Transposées dans l’espace de la galerie parisienne de KADIST, elles ont fait l’objet de déplacements à bien des égards. Il n’a pas été question de prendre les pièces d’abord exposées à Lagos puis de les mettre dans des caisses afin de les exposer telles quelles. Pour la plupart, elles ont été créées au CCA in situ, en prenant la collection KADIST comme source d’inspiration. Le projet était né, le dialogue s’est alors instauré avec fluidité en s’articulant au contexte culturel de production. L’étape parisienne retrace ainsi des généalogies moins connues et fait référence à des héritages culturels comme celui de l’école des Beaux-arts de Nsukka, dont El Anatsui a été l’un des piliers. Elle a pendant longtemps été l’un des centres de formation parmi les plus novateurs, qui a vu passer nombre d’artistes nigérian·ne·s aujourd’hui reconnu·e·s. Au CCA de Lagos, le projet avait été pensé en étroite collaboration avec sa fondatrice, Bisi Silva (1962 – 2019) et lui est désormais dédié ; ce deuxième volet est aussi, en ce sens, un hommage.

Pour ce deuxième temps de Diaspora at Home, la majorité des œuvres ont été retravaillées. Ainsi de la série nos visages : exposée sur les murs extérieurs du Centre d’art de Lagos, elle permettait une ouverture sur la ville. À Paris, elle a été présentée sur de grandes toiles visibles depuis la rue, grâce au jeu de transparence des vitres de la galerie. Par ces transpositions, l’idée initiale d’un dialogue interculturel a été préservée ainsi que l’adaptation au lieu d’exposition, avec son histoire singulière. La démarche retenue permet par ailleurs d’éviter les points de vue exotisants.

Le projet de Diaspora at Home ressemble de fait à une double résidence d’artistes, invité·e·s sur deux continents. Il répond à une logique de réseau prenant en compte les collectivités locales. La question, centrale, des mobilités a été abordée par le biais de productions originales pour une grande part des œuvres exposées. La forme sert alors le fond car, comme l’indique le titre, les plasticien·ne·s rendent compte au plus près, de façon à la fois intime et collective, des problématiques spécifiques soulevées par cette question – celle des géographies diffractées que représentent les diasporas, que ce soit en Afrique ou en Europe.

 

Une multiplicité de supports

Scrapbook, 2015. Video Still, 48’00, KADIST collection

 

Afin d’évoquer la question des mobilités, parfois forcées, que ce soit pour des raisons économiques ou en lien direct avec l’histoire coloniale, les artistes ont emprunté des voies aussi diverses et singulières que ces dernières. Elles retracent notamment les migrations à l’intérieur du continent africain, qui occupent en réalité une large place, mais que le discours médiatique a tendance à occulter. Ces migrations entre pays africains sont aussi l’occasion d’enrichissements mutuels. Particulièrement, dans l’art contemporain, elles autorisent la mise en commun de pratiques et la transmission de savoirs récents. La première salle nous plonge au cœur de ces héritages entre le panneau Migration d’El Anatsui (1992) et les visages de Nidhal Chamekh, dont nous retrouvons les études en toute fin de parcours, comme pour refermer la déambulation. Composées des traits de plusieurs personnages, elles forment un palimpseste d’identités à retrouver. La subtilité du dessin au crayon rend toute la profondeur des expressions des figures, à la fois dignes et mystérieuses.

Ensuite, nous déambulons au travers des histoires personnelles mises en relief par Bady Dalloul, artiste franco-syrien diplômé des Beaux-arts de Paris en 2015. Mêlant vidéos sur Iphone, costumes à haute valeur symbolique et portraits de familles sur objets insignifiants de type boîtes d’allumettes, il retranscrit la complexité d’une vie entre plusieurs rives, chahutées par les événements politiques internationaux et l’éloignement des siens. Vient juste après la pièce maîtresse pour ainsi dire de l’exposition, le film en diptyque de Rahima Gambo, plasticienne et vidéaste à la sensibilité féministe et écologique. Il est monté en face de longues spirales de cuivre qui rappellent l’importance de son commerce pour le Nigéria où l’artiste vit et travaille désormais. Sur les murs de la dernière salle sont accrochées des peintures Goddy Leye, artiste et activiste promoteur de l’art contemporain africain à travers l’Exit Tour et la fondation de l’ArtBakery. Mises en dialogue avec les dessins de Wura-Natasha Ogunji ou du trompe-l’œil de la jeune Chloé Quenum, elles amènent à la partie « bibliothèque ».

Pensée comme un lieu de mise en commun de ressources, la proposition de la curatrice et historienne de l’art Amandine Nana présente un fonds documentaire précieux. Consultables sur place, invitant à la réflexion, les ouvrages recoupent monographies d’artistes, travaux de diplômes d’étudiant·e·s en école d’art, mettant en lumière notamment les différentes formes de racisme qu’iels ont pu rencontrer… Un petit ouvrage choc à la couverture minimaliste produit son effet : intitulé With this book, you can, if you’re white people, il recense ce qu’une personne non perçue comme racisée peut faire sans y réfléchir à deux fois comme « Appeler la police », « Sortir d’un magasin sans ticket de caisse », « Ne pas parler français », et cætera. Afin de prolonger la discussion amorcée par le projet autour de dynamiques curatoriales collaboratives aura lieu le 10 décembre une discussion à KADIST PARIS, intitulée « After Àsìkò. Artistic and Curatorial Practices in Africa » ; toutes les informations sont à retrouver sur le site Internet de KADIST PARIS.

Chloé Quenum, Overseas, 2021

Il est trop rare que l’art contemporain se vive en musique. Ainsi il nous a paru important de mentionner qu’il est possible cette fois-ci avec Diaspora at Home de le faire grâce à un QR code présent dans l’exposition. En le flashant, vous avez ainsi la possibilité de vous faire accompagner d’une playlist spécialement concoctée par Ntshepe Tsekere Bopape, plus connu sous son nom de DJ : Mo Laudi. Nous vous recommandons de le faire, et d’aller découvrir ce créateur multifacette qui est aussi curateur, si vous ne le connaissiez pas encore…

 

Diaspora at Home est visible du jeudi au dimanche de 14h à 19h, jusqu’au 30 janvier 2022.

KADIST PARIS

21, rue des Trois Frères

75018 PARIS

Visuels : © Aurélien Mole

 

 

 

 

 

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Bénédicte Gattère
Étudiante en histoire de l'art et en études de genre, j'ai pu rencontrer l'équipe de Toute la culture à la faveur d'un stage. L'esprit d'ouverture et la transdisciplinarité revendiquée de la ligne éditoriale ont fait que depuis, j'ai continué à écrire avec joie et enthousiasme dans les domaines variés de la danse, de la performance, du théâtre (des arts vivants en général) et des arts visuels (expositions ...) aussi bien que dans celui de la musique classique (musique baroque en particulier), bref tout ce qui me passionne !

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