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« Danser brut », l’exploration du mouvement

« Danser brut », l’exploration du mouvement

04 octobre 2018 | PAR Laetitia Larralde

Cet automne, le LaM nous invite dans une ronde endiablée sautillant entre art brut, art contemporain, cinéma et musique.

Danser brut n’est pas un exposé sur le thème de la danse dans l’art brut, le propos est bien plus vaste et ambitieux. Les commissaires ont décidé d’explorer les modes d’expression du corps, du mouvement contrôlé au geste inconscient, dans un parcours interdisciplinaire foisonnant. Ce sont plus de trois cents œuvres qui sont regroupées ici, du film muet au dessin, en passant par les archives d’hôpital, les instruments de musique et la photographie. L’exposition propose de porter un regard différent sur ces œuvres en y appliquant le filtre de la danse. On recherche le mouvement, les déséquilibres, les automatismes, et on y découvre un éventail très large de moyens d’expression non verbale.

Depuis la fin du XIXème siècle, les nouvelles recherches sur le corps se développent, tant d’un point de vue scientifique qu’artistique. A la Salpêtrière, Charcot met en place un laboratoire de photographie pour documenter les gestes de ses patientes souffrant d’hystérie ou d’épilepsie, en plus de ses dessins. Il consigne la maladie et son cortège de gestes irrépressibles et partage ses recherches avec un large public. Les artistes s’en emparent et remettent ainsi en question le geste quotidien, la danse classique, par une danse, une chorégraphie saccadée et convulsive, que l’on retrouve principalement dans les cabarets et le cinéma burlesque. Le corps est libéré, il retrouve la lutte avec la gravité que la danse classique voulait dépasser, il cherche une nouvelle façon de s’exprimer.

Si le film est le moyen le plus efficace de retranscrire le mouvement et que la photographie le décompose, les arts graphiques, quand ils ne sont pas figuratifs, permettent de sentir l’énergie du geste créateur. Les dessins de Nijinski en sont l’illustration très graphique. Alors qu’il arrête la danse en 1917, son corps continue d’exprimer le mouvement. La main imprime le geste sur le papier, créant des géométries tournoyantes du rayon de l’avant-bras ou de la main. De la même façon, Franz Hartl et Adolf Wölfli couchent sur le papier les rythmes du corps, sa musicalité, son énergie. Tous deux cherchent à atteindre une certaine forme de perfection, Wölfli en consignant la symphonie de sa vie rêvée et Hartl en traçant des structures géométriques complexes et reflétant son idée de l’harmonie suprême.

Danser brut nous emporte dans les recoins de la création. Des tracés d’enfants autistes aux collections de photographies anonymes, des dessins automatiques de séances de spiritisme aux danses de possession, chaque œuvre présentée questionne l’art en général. On se demande où sont les limites, ce qui définit et différencie art brut et art moderne, ce qui fait un artiste ou un créateur. Des œuvres d’art contemporain sont présentées dans l’exposition, dans une juxtaposition éminemment naturelle, ce qui pose la question de la concordance entre les différents auteurs et créateur au niveau de l’obsession créative.

Danser brut se conclut sur une installation d’Anthony McCall, qui après un parcours menant à une réflexion sur le corps et notre degré de maîtrise de celui-ci, nous propose de le confronter à son œuvre. Installation lumineuse dans deux pièces noires, l’effet des lignes de lumière découpant l’espace est troublant. Notre cerveau sait se trouver face à de la lumière, mais le corps la perçoit comme un objet solide. Habillés et densifiés par une brume dansante, les cônes de lumière, ondulant sur une bande son discrète, se jouent de notre perception.

Dans le prolongement du thème de la danse, le nouvel accrochage de la collection d’art moderne, qui retranscrit celui des collectionneurs à l’origine du LaM, Roger Dutilleul et Jean Masurel, dans leur façon de vivre leur collection au quotidien, interroge les dernières années de la vie de Rodin. De 1906 à 1914, alors que le cubisme s’inspire des arts d’Afrique et d’Océanie, Rodin porte son regard vers un autre ailleurs : l’Extrême-Orient. Fasciné par les danseuses khmères des expositions coloniales et la danse de Çiva, il se crée un nouveau répertoire de mouvements de danse qu’il inscrit dans des petites figures de terre, sans socles, donc sans sens de lecture fixe. Il poursuit ses recherches sur la libération du mouvement et le retour au geste primal en travaillant avec Isadora Duncan et Vaslav Nijinski, deux danseurs et chorégraphes novateurs.

Danser brut est une exposition qui soulève de nombreuses questions, mais qui surtout apporte une foule de pistes à explorer et souffle un vent de perturbation réjouissant dans le monde de l’art.

Danser brut – Rodin et les mouvements de danse
Du 28 septembre 2018 au 6 janvier 2019
LaM – Villeneuve d’Ascq

Visuels : 1 – Franz Hartl, Viertes symbolisches Bild (Kampf und Sieg der Allmacht über Ohnmacht), Museum in Lagerhaus, St Gallen, Depositum Dora und Werner Hartl, photo DR ©DR / 2 – Anonyme, sans titre, collection Edouard Arroyo, photo DR ©DR / 3 – Anthony McCall, Leaving (with two minute silence), Galerie Martine Abouyaca, photo DR ©Anthony McCall, 2018 / 4 – Jean Grard, Manège aux oiseaux, Photo P. Bernard ©DR / 5 – Auguste Rodin, Mouvement de danse 1, avec bras droit et pied gauche, Musée Rodin, Photo : Musée Rodin – Christian Baraja

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Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

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