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Couples modernes, la vie, l’art et l’amour

Couples modernes, la vie, l’art et l’amour

08 mai 2018 | PAR Laetitia Larralde

Le Centre Pompidou Metz nous propose de relire la création artistique de la première moitié du XXème siècle au travers du prisme des relations amoureuses entre artistes. Plongée dans l’intimité des œuvres et de leurs créateurs.

L’exposition Couples modernes – 1900-1950 est le résultat foisonnant d’une collaboration exclusivement féminine regroupant le Centre Pompidou Metz, le Barbican Center de Londres et le Centre Pompidou Paris. Cette exposition colossale présente quarante couples d’artistes et neuf cents œuvres, petite fraction du travail de recherche effectué par les commissaires qui se sont intéressées à deux cent couples, tous cités dans le catalogue, véritable bible sur le sujet.
Après un passage relativement court à Metz, l’exposition s’installera au Barbican Center, à temps pour célébrer le centenaire de l’obtention du droit de vote des femmes britanniques.

La période choisie, marquée par les deux guerres mondiales, est un moment charnière dans l’évolution de la société. L’exposition ne se cantonne pas à une ou deux disciplines artistiques mais étend son champ d’investigation à toutes les sortes de création : peinture, sculpture, photographie, musique, poésie, littérature, danse, arts décoratifs et aussi design et architecture sont regroupés comme autant de moyens d’expression qui englobent tous les aspects de la vie jusqu’à infiltrer le quotidien. Les avant-gardes cherchent de nouveaux modèles, de nouveaux modes de vie, en rupture avec les codes et les conventions sociales. Le rôle des femmes évolue, les disciplines se décloisonnement : Eileen Grey s’approprie l’architecture alors réservée aux hommes, Josef Albers emmène ses recherches sur la forme géométrique sur des supports textiles.
La définition de couple de l’exposition ne se limite pas au duo amoureux traditionnel et conventionnel. Outre les diverses combinaisons possibles entre hommes et femmes, on trouve aussi des exemples de polyamour, de communauté comme le Bloomsbury group, et des couples illégitimes ou en relation libre.  La question du processus créatif est traitée ici de façon très large. En allant chercher au cœur de l’intimité de ces cellules artistiques la source de leur inspiration, on n’aborde plus l’artiste par l’œuvre mais par l’humain. On explore le processus créatif généré par ces relations amoureuses, et comment la connexion intime à l’autre nourrit l’art. Ces couples, à la géométrie variable, s’influencent l’un l’autre, leur travail devient hybride, et les frontières entre leurs univers créatifs deviennent poreuses, allant parfois jusqu’à disparaître. Les recherches et les réflexions sont communes, et parfois les œuvres le sont aussi comme les duos de Jean Arp et Sophie Taeuber-Arp, le travail de chacun influence l’autre. Les œuvres sont le résultat de la rencontre de deux imaginaires, issus d’une zone d’échange foisonnante de contradictions, d’émulations et d’influences. Cette façon de travailler pose la question de l’identité à plusieurs niveaux : comment dans un travail commun savoir à qui attribuer quoi ? Et comment conserver sa propre identité créatrice en tant qu’artiste et ne pas disparaître dans l’autre, se fondre dans la création commune?

On peut constater que  si disparition il y a, c’est souvent celle de la partie féminine du couple. La société de l’époque voit encore d’un mauvais œil qu’une femme puisse prétendre créer autre chose qu’une tapisserie ou une nature morte pour la cheminée du salon et de fait l’élimine du couple d’artistes pour ne lui laisser que le rôle passif de la muse. La relation de Picasso et Dora Maar montre que mettre quelqu’un sur le piédestal de la muse c’est aussi l’isoler et la transformer en objet, au point que Dora Maar mit son art de côté et sombra dans la dépression, écrasée par Picasso. Certaines autres mettent leur carrière en pause pour subvenir aux besoins du couple, renoncent d’elles-mêmes au rôle actif qu’elles avaient dans les révolutions plastiques de leur temps, quand on n’exigeait pas d’elles comme Gustave Mahler pour sa femme Alma, qu’elle cesse toute création au profit de son mari. Les commissaires, dans une démarche féministe réclamant l’égalité et la reconnaissance de l’œuvre des artistes femmes, ont fait un travail important sur l’attribution de la paternité (ou de la maternité) des œuvres, à l’image de Lucia Moholy-Nagy qui dut se battre pour que ses photos portent son nom, et pas celui de son mari. Un travail de reconnaissance de ces femmes en tant qu’artistes à part entière, et pas uniquement comme compagnes d’artistes.

Encore une fois, le Centre Pompidou Metz nous propose une scénographie à la hauteur de l’exposition. Imaginée par Pascal Rodriguez assisté de Perrine Villemur, une structure métallique noire se promène dans les espaces tel un fil d’Ariane adapté aux codes esthétiques de l’époque. Chaque couple a sa propre cellule, reliée physiquement ou visuellement à ses contemporains, formant ainsi une grande nébuleuse organique d’artistes, un organisme protéiforme et créatif. Les œuvres de chaque couple ne sont pas présentées séparément mais mélangées et reliées par leurs ressemblances et résonances. Certains espaces au parti pris scénographique fort viennent rythmer enchaînement des cellules en reprenant des éléments tels que la fenêtre horizontale de la villa E1027 d’Eileen Grey et Jean Badovici, la boutique Artek d’Aino et Alvar Aalto, les motifs décoratifs du Bloomsbury group ou encore les textiles de Josef Albers.

Prévoyez votre temps large pour la visite de cette exposition : la densité des œuvres et l’angle de lecture inhabituel qu’elle propose méritent qu’on s’y attarde.

Couples modernes 1900-1950
Jusqu’au 20 aout 2018
Centre Pompidou Metz

visuels : 1- affiche de l’exposition / 2- Aino et Alvar Aalto à New York  au printemps 1939, Alvar Aalto Foundation / 3- Dorothea Tanning et Max Ernst avec sa sculpture Capricorn, ©John Kasnetsis ©Adagp Paris 2018 / 4- Claude Cahun, André Breton et Jacqueline Lamba with reflection, Claude Cahun, ©Jersey Heritage, Jersey / 5- Lucia Moholy, double portrait of Theo and Nelly Van Doesburg, ©Adagp Paris 2018 / 6- Henrich Bohler, Gustav Klimt et Emilie Flöge dans le jardin de l’atelier de Klimt au 21 rue Josestädter

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Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

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