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Avec et autour de la Biennale : Choisir l’incontournable des musées et Fondations de Venise

Avec et autour de la Biennale : Choisir l’incontournable des musées et Fondations de Venise

11 mai 2019 | PAR Yaël Hirsch

Jusqu’au 24 novembre, les Musées et Fondations de Venise apportent leur grain de sel à la Biennale d’Art Contemporain (voir notre article sur les Giardini et sur l’Arsenal en cliquant). Que ce soit sur le mode du parcours officiel, ou en off du grand événement, ils offrent des trésors. Parcours guidé, où nous commencerons par San Marco pour finir par le Rialto.

Note : quand nous ne précisions pas la date, l’exposition dure jusqu’à la fin de la Mostra, soit le 24 novembre 2019.

On commence donc par la place San Marco, la plus mythique de la ville, et comme vous êtes un visiteur aguerri par la biennale, vous profitez du Museo Correr, superbe palais sur la place, pour prendre de la hauteur. Montez pour la vue et les collections, qui sont magnifiques. Et découvrez Chiara Dynys, qui expose avec un véritable art de la scénographie ses photographies, organisées en triptyques encadrés d’or. Elle expose au Museo Correr des clichés, pris entre 2010 et 2013, d’enfants qui ont grandi dans des lieux où règnent le traumatisme et la mort. Des années après le massacre de Sabra et Chattila, elle s’étonne de la force de vie qu’elle y trouve. Fascinée par la résilience de ces enfants, elle s’attache à les montrer dans des contextes terribles, pour nous faire valoir leur innocence. Assez « tarte à la crème », malgré la belle insertion de ses retables sous les madones du Correr. Piazza San Marco, tous les jours de 10 heures à 19 heures. 

Continuez vers l’Accademia et tournez à droite rue Calle Ridotto, qui mène vers le QG de la biennale en ville. Tout de suite sur votre gauche vous trouverez, au dos du magasin de luxe, l’Espace Culturel Louis Vuitton. Après une maquette de la fondation parisienne et quelques chiffres-clés, un ascenseur vous enverra vers une installation exceptionnelle de Philippe Parreno. Elsewhen est une immense lampe, que remue un volet-miroir en suivant le rythme de bactéries prélevées par l’artiste dans plusieurs musées, et qu’il cultive. Pendant plus de cinq heures, ce mécanisme cinétique très élégant accomplit un cycle d’ombre et de lumière, et quand la nuit tombe, c’est le papier peint élégant et fleuri de son film Marilyn (à voir au sein de l’exposition Luogo e segni dans les collections Pinault à Punta Della Dogana) qui éclaire la pièce avec ses motifs fluorescents. A voir absolument, et en repartant, ne manquez pas la vue plongeante sur la boutique et son Buren. Calle Ridotto, tous les jours sauf le dimanche.

Un peu plus loin dans la même rue, le plasticien autrichien Juergen Teller a pris place jusqu’au 10 juillet au Zuecca Project Space avec Elisabeth von Samsonow. A grand renfort d’installations de T-shirts, avec une vidéo et un boudoir reconstitué, l’artiste nous invite à passer la porte d’une scène originelle, celle où l’on surprend nos parents dans leur lit… Drôle, bizarre et étrangement inquiétant… Spazio Ridotto, Calle Ridotto 1388, San Marco, 10h-18h.

Continuez sur le chemin du pont de l’Accademia, et arrêtez-vous au Palazzo Fanchetti. C’est à un véritable morceau d’histoire que l’exposition « Jean Dubuffet et Venise » vous invite. De manière majestueuse, et avec des œuvres à couper le souffle, l’évènement fait le point sur les deux moments phares du peintre sur la lagune : sa première grande exposition au Palazzo Grassi en 1964, et lorsqu’il a été le premier à représenter seul la France en 1984. Très documentée, assez passionnante, l’exposition revient sur l’histoire de la biennale (on apprend ainsi qu’elle durait bien moins longtemps en 1984 qu’aujourd’hui), et finit par un clin d’œil malin à Dubuffet jeune, qui disait ne jamais vouloir venir à Venise, ville trop institutionnelle. Ne jamais dire fontaine… Mais aller voir l’exposition au Palazzo Franchetti, tous les jours sauf le lundi, de 10h à 18h.

En avant marche jusqu’au pont de l’Académie, donc, que vous allez dans un premier temps dépasser pour vous rendre au fameux Palazzo Grassi. Dans les lieux, après le flamboyant Damian Hirst, il y a deux ans, c’est le peintre flamand Luc Tuymans qui est à l’honneur. Il présente, sous le beau titre malapartien La pelle, des œuvres pâles, délavées et un peu fantomatiques qui s’inspirent de faits autobiographiques ou non, et de photos. L’ensemble est impressionnant et forme une œuvre, même si l’impression majeure (et certainement voulue à en considérer l’espacement) est celle d’un effacement des petites tranches de vie angoissées de l’artistes devant la majesté du Palais. Petites, grandes et même très grandes (comme Turtle, 2007, ou Still Life, 2002), colorées (Embitterement, 1991), les toiles délicates de Tuymans suscitent plus la tendresse que l’admiration dans les ors du palais. Palazzo Grassi, jusqu’au 6 janvier 2020, tous les jours sauf le mardi, 10h-18h.

Rebroussez chemin et traversez le grand point de bois de l’Accademia. A ses pieds, sur l’autre rive : une grande rétrospective de Georg Baselitz. Alors que l’artiste allemand fêtait ses 80 ans en grande pompe (et avec une magnifique exposition au Musée Unterlinden de Colmar, lire notre article) l’an dernier, le voici à l’honneur sur la lagune avec une exposition chronologique, qui commence par des portraits des années 1960, tête en haut, puis bifurque vers d’immenses toiles tête en bas à partir de 1969, avant d’évoluer vers son travail qui depuis 2008 se constitue surtout d’esquisses et de nus. Alors que la sélection est fine et faite de toiles de musées du monde entier et de collections particulières, une petite salle permet de voir le travail de Baselitz à ses débuts sur Pontormo et les maniéristes. Le hall et une dernière salle permettent aussi d’avoir un aperçu du travail sculptural. Un évènement sérieux qui rend un bel hommage au maître. Accademia, jusqu’au 8 septembre 2019, tous les jours sauf le mardi et le lundi matin, 8h15-19h15.

En avançant de ce côté du grand canal qui fait face à San Marco, vous tomberez assez aisément sur le Musée Guggenheim. Dans le petit paradis vénitien de Peggy Guggenheim, où sont enterrés ses chiens, vous trouverez un autre moment d’histoire bien présenté. La Nature de Arp se penche sur le travail dada et post-dada de l’artiste strasbourgeois, et notamment sur la manière dont il a retravaillé les formes de la nature pour inspirer son art. Tout commence par un manifeste dada co-signé avec Tristan Tzara, et qui ambitionne « de donner à l’art une force comparable à une pierre qui tombe d’une montagne, d’une fleur qui éclos ou d’un animal qui se reproduit ». Très bien pensée, riche de trésors de tous les musées d’Amérique, l’exposition a aussi le bon goût de rendre hommage au travail de Jean Arp avec sa femme Sophie Tauber. Musée Peggy Guggenheim,  704 rue Dorsoduro, Venise, jusqu’au 2 septembre 2019, tous les jours sauf le mardi, 10h18h,.

Poursuivant plus loin votre chemin, vous vous retrouverez dans le grand palais de la Punta della Dogana, pour de l’art très contemporain. Autour de vers de la poétesse Etel Adnan (dont on voit quelques œuvres), l’exposition Luogo e segni invite à entrer dans un univers épuré et plein de fantômes. On passe un rideau de boules rouge sang signés Félix Gonzalez-Torres et c’est parti : des barres de signes ou des plots bleus de Roni Horn habitent l’espace pour le rendre énigmatique, on oublie presque que l’on est à Venise malgré la majesté des lieux, et quand un chandelier de Cerith Wyn Evans nous illumine de sa transparence, il pleure une poussière d’étoiles avec l’œuvre de Ann Veronica Janssens. Dominique Gonzalez-Foerster est là avec un film énigmatique, et tandis que des clichés plus anciens (années 1930) de Berenice Abbott nous replongent dans un New-York lointain, les chaises de Tatiana Trouvé montent la garde et R. H. Quaytman nous parle de la mort de l’auteur. Une série de traces qui s’enrichissent en s’émaciant. Jusu’au 15 décembre 2019, tous les jours sauf le mardi, 10h-18h.

 

En sortant de la Punta della Dogana, c’est le moment de prendre le vaporetto. Ligne 1 direction Ferrovia, arrêt Ca’ d’Oro. La Galerie Giorgio Franchetti nichée dans le Palais (et musée) a invité la Carpenter’s Workshop Gallery à commissionner une exposition qui mêle design et art sous le titre éclatant de Dysfunctional. C’est absolument magnifique de voir certaines pièces de design comme le canapé Double Bubble de Rick Owens ou une des lampes magiques du Studio Drift, une des horloges mythiques de Maarten Baas, ou encore au rez-de-chaussée, les tabourets de marbre de Mathieu Lehanneur s’installer dans un décor féérique de palazzo vénitien. Côté art, le clin d’œil à la porte du paradis de Vincent Dubourg, ou l’ode de Vincenzo de Cotiis occupent l’espace avec grâce. Un ensemble cohérent et très harmonieux comme son titre le suggère.

Retour sur le pont du Ca’ d’Oro pour prendre un autre vaporetto de la ligne 1 (vous pouvez aussi passer par le Rialto à pied, mais à ce stade, vous apprécierez la pause bateau), direction Ferrata pour traverser vers San Stae. Là, suivez les guides qui vous mènent au pavillon colombien, vous trouverez le chemin de la Ca’ Pesaro, le Musée d’Art Moderne de Venise qui vaut le détour dans ses collections permanentes, notamment pour voire la Judith II / Salomé de Klimt. Pendant la biennale, la galerie Ca’ Pesaro consacre la première rétrospective italienne à Arshile Gorky, et se concentre sur ses années de maturité, de la Première Guerre à sa mort en 1948. Assez fleuve, impressionnante pour les pièces réunies, touchante quand elle rappelle la mort de faim de la mère de l’artiste pendant la génocide arménien, et montre la photo de la mère et du fils qui a servi de modèle pour une esquisse bien plus tard, cette rétrospective Gorki souffre peut-être un peu de son parti pris très thématique : on commence par les portraits, puis les natures mortes, puis les dessins, et enfin les dernières toiles deviennent un thème. Une somme superbe, un propos peut-être un peu flou. Jusqu’au 22 septembre 2019, Ca’ Pesaro, Santa Croce 2076, tous les jours sauf le lundi, 10h30-18h.

Enfin, juste à côté de Ca’ Pesaro, le clou et la gifle de cette programmation des musées et fondations de Venise autour de la biennale a lieu à la Fondation Prada. Il s’agit d’une immense exposition Jannis Kounnellis et aussi de la première grande rétrospective dédiée à l’artiste depuis sa mort en 2017. S’étalant sur les trois étages de la Fondation, avec des balances qui escaladent vers le ciel dans la cour et de la documentation au rez-de-chaussée, l’exposition nous attrape aux tripes dans chaque pièce. Au premier étage, les machines, les souliers et feutres, les habits sans hommes et les collages minimalistes et grandioses de l’artiste semblent manger tout l’espace. Il nous prend aussi par tous les sens : l’odeur du café sur les balances dans l’escalier, et au second étage, une installation de portée musicale est interprétée par un violoncelliste. Les armoires sont littéralement suspendues au plafond dans un déroulé baroque des œuvres qui se succèdent, mais semblent plus aériennes, et qui nous laissent finalement la place de réfléchir à tout ce qui manque et qui a disparu. Une immense exposition, imaginée par Germano Celant et qui nous bouleverse comme jamais. Tous les jours sauf le mardi, 10h-18h, Calle de Ca’ Corner, Santa Croce 2215, 10 euros.

Encore quelques pas et vous avez bien mérité de vous arrêter au marché du Rialto pour un bon prosecco et pourquoi pas un peu de Baccalà mantecato, la brandade de morue vénitienne.

visuels : YH et affiches d’expositions

Infos pratiques

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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