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« Amazones de la Révolution : des femmes dans la tourmente de 1789 » au musée Lambinet de Versailles jusqu’au 19 février 2017.

« Amazones de la Révolution : des femmes dans la tourmente de 1789 » au musée Lambinet de Versailles jusqu’au 19 février 2017.

10 novembre 2016 | PAR Magali Sautreuil

« Tant que les femmes ne s’en mêlent pas, il ne serait y avoir de véritable Révolution », disait Mirabeau. Qu’elles soient anonymes ou connues, presque toutes ont contribué à leur manière à la Révolution française. Mais malgré leur caractère bien trempé, elles demeurent les grandes oubliées de l’Histoire. Afin de leur rendre hommage et de rétablir la vérité à leur sujet, le musée Lambinet de Versailles nous propose une exposition sur ces « Amazones de la Révolution », du 5 novembre 2016 au 19 février 2017. Tantôt victimes, tantôt bourreaux, l’histoire de ces femmes est complexe, de même que leurs rapports à la violence. Mais qui sont-elles exactement ?

1789. La Révolution française éclate. C’est cette période troublée et violente de l’Histoire de France que les femmes ont choisi pour faire leur entrée dans la sphère publique. Mais leurs idées novatrices dérangent. Leurs agissements dérogent au rôle qui leur est traditionnellement dévolu. Dans un siècle profondément misogyne, les hommes ne peuvent tolérer cela, ni même l’envisager. Ils doivent les évincer coûte que coûte ! L’histoire de ces femmes engagées sous la Révolution est donc celle d’une éviction.

Il est pourtant une détermination et une dignité chez ces femmes qu’il n’y a pas chez les hommes.

Les trois premières salles sont consacrées à l’une des icônes de la Révolution : Charlotte Corday. Jeune femme issue de la petite aristocratie normande, elle vit recluse dans l’abbaye aux Dames de la ville de Caen, un couvent édifié par le roi Louis XVI pour les jeunes femmes de la noblesse désargentée. Rien ne semble pouvoir perturber sa tranquillité. Quand soudain la Révolution fait irruption dans sa vie. La violence dont elle est alors témoin la choque profondément. En tant qu’aristocrate, elle estime avoir des devoirs envers le peuple. Elle décide donc de se sacrifier pour le bien public en tuant le citoyen Marat, ce qui, elle en est persuadée, mettra un terme à ce bain de sang qui entache la jeune République. Le Montagnard Marat, « L’ami du peuple », dresse des listes continues de personnes à exécuter dans son journal. Il est de ce fait considéré comme le révolutionnaire le plus dangereux et le plus sanguinaire, l’homme à abattre pour tous ceux qui veulent stopper la guerre civile. C’est à Marianne Charlotte de Corday Darmon qu’incombe cette tache. Elle se rend donc à Paris, une ville qu’elle ne connaît pas, pour assassiner un homme qu’elle n’a jamais vu. Le 13 juillet 1793, Charlotte Corday poignarde Marat dans sa baignoire. Un seul coup aura suffi, un seul coup adressé avec un simple couteau de cuisine sera parvenu à terrasser le terrible Marat. Par cet acte prémédité, Charlotte espère pouvoir changer le destin de la République. Arrêtée, elle assure elle-même sa défense lors de son procès. Condamnée à mort par Antoine Fouquier-Tinville, surnommé « La hache de la Terreur », elle accepte sereinement son sort et n’éprouve aucune inquiétude particulière face à la guillotine. Considérée par certains comme une martyre de la répression révolutionnaire, ses reliques sont vénérées. Mais pour ceux qui considéraient Marat comme un « dieu vivant », elle est « l’ange de l’assassinat » de Michelet. On a pourtant peine à croire que cette femme ait pu agir aussi froidement et méthodiquement : une telle douceur émane de ses portraits réalisés par le peintre Jean-Jacques Hauer. Ce dernier est le seul qu’elle ait autorisé à l’immortaliser une dernière fois dans sa cellule, avant de monter à l’échafaud.

D’autres femmes illustres ont marqué la Révolution. Quatre d’entre elles, sont réunies dans la quatrième salle : Théroigne de Méricourt, « l’amazone de la Révolution », Manon Roland, la « reine Coco », Olympe de Gouges, la « patriote persécutée » et Madame Tallien.

Théroigne de Méricourt aurait pu incarner l’âme de la Révolution. Elle est l’archétype même de la femme-soldat. Loin de passer inaperçue, sa gouaille, sa véhémence et ses costumes excentriques ne sauraient laisser quiconque indifférent. Cette femme, « avec son chapeau d’amazone et sa redingote rouge, le sabre au côté », est une des figures féminines révolutionnaires les plus radicales. Militante et apôtre convaincue de la Révolution, elle décide de créer un bataillon d’amazones pour défendre la République contre les monarchistes, mais les candidates sont peu nombreuses. Caricaturée et dénoncée par la presse royaliste, on lui prête tous les torts, y compris celui d’avoir voulu assassiner la reine Marie-Antoinette. Tout la désigne comme la femme à abattre. Mais le coup de grâce ne lui sera pas donné par ses ennemis, mais par son propre camp. Proche des Girondins, elle sera humiliée publiquement par les Tricoteuses, ces femmes dévouées corps et âmes aux Montagnards et à Robespierre. Elles lui donneront la fessée publique, humiliation suprême qui rendra Théroigne folle alliée. Sa folie lui évitera certes l’échafaud, mais peut-être que la mort eût été un châtiment plus doux pour elle. Internée jusqu’à sa mort dans le terrible hôpital de la Salpêtrière à Paris, les visiteurs se presseront pour voir « l’animal » dans sa cage. Réduite à l’état de « rat de laboratoire », elle servira de cobaye au Dr Pinel pendant une vingtaine d’années. « L’amazone rouge » a certes échappé à l’échafaud, mais au profit d’une lente agonie. Théroigne, la femme sanguinaire, n’est plus que l’ombre d’elle-même. Elle a cependant frappé l’imaginaire des artistes et même inspiré à Baudelaire quelques vers des « Fleurs du Mal ».
Toutes n’ont pas eu la chance d’échapper à la guillotine. Les écrits engagés d’Olympe de Gouges, une des premières féministes de l’Histoire, l’ont conduite à une mort certaine. Mais « si une femme a le droit de monter à l’échafaud, elle doit aussi avoir le droit de monter à la tribune ». Elle saisit donc l’occasion de la Révolution pour mettre ses idées en avant. Elle propose au peuple un programme visionnaire : l’École gratuite pour les enfants, les soins gratuits pour les vieillards grabataires, la constitution de caisses de retraite, un appel à cotisations à tous les Français et à hauteur des moyens de chacun pour rembourser la dette de l’État, l’abolition de l’esclavage… Mais elle est surtout connue pour sa « Déclaration universelle des Droits de la Femme et de la Citoyenne », dont un exemplaire est aujourd’hui conservé à la bibliothèque nationale de France. Le texte originel des « Droits de l’Homme » ne mentionnait aucunement les femmes, comme si ces dernières étaient privées de l’universalité proclamée de ces droits. Grâce à Olympe, le préjudice est réparé. Prenant conscience de l’emballement de la Révolution, que « le sang même des coupables versé avec cruauté et profusion souille éternellement la Révolution », elle interpelle violemment Robespierre. Mal lui en prend. Elle devient aux yeux de ses partisans une traîtresse à la Révolution et est envoyée à l’échafaud.

Peut-être qu’en écrivant sous un nom de plume, elle aurait pu échapper à la mort. Jeanne-Marie Philippon, plus connue sous le nom de Manon Roland, a vite compris qu’en agissant dans l’ombre, en gouvernant le cœur des hommes, elle pouvait influencer la politique menée et infléchir le cours de la Révolution. Républicaine, patriote, femme instruite et épouse exemplaire, elle constitue un modèle de vertus, un exemple à suivre pour chaque jeune fille. Malgré cela, elle finit emprisonnée et est condamnée à mort. En prison, elle rédige ses mémoires afin que la vérité ne soit pas travestie. Ces mémoires sont aujourd’hui conservés à la bibliothèque nationale de France. Drapée dans sa dignité, elle est représentée dans un tableau Laslett John Pott, « Oh Liberté ! Que de crimes on commet en ton nom ! ». Quel plus beau titre pour ce tableau que cette phrase qui aurait été prononcée par Manon !

Ces femmes ont toutes disparu, mais leurs écrits demeurent. Leurs représentations côtoient les textes qu’elles ont rédigés dans une belle harmonie.

Avant de monter à l’étage et de s’intéresser aux femmes anonymes, mais néanmoins importantes de l’histoire de la Révolution, un portrait de Madame Tallien nous interpelle. Cette femme est pleine de ressources. Par deux fois, elle réussit à sortir de prison et à se jouer de la mort. Elle a même réussi un coup de maître en provoquant la chute de Robespierre et la fin de la Terreur, ce qui lui valut le surnom de « Notre-Dame de Thermidor ». Elle devient par la suite l’égérie excentrique et débauchée des Merveilleuses, des Incroyables et des Muscadins, dont il est en partie question à l’étage.

À l’étage, on joue sur les oppositions. Dans la salle 5, les Tricoteuses, ces « parques sanguinaires », ces femmes du peuple qui soutiennent activement la Terreur et les Montagnards, s’opposent aux élégantes Merveilleuses, hostiles à la Révolution.

Le destin contrarié des femmes sous la Révolution se poursuit dans la salle suivante. D’insurgées à suppliciées, la frontière entre les deux est ténue. Citoyennes combattantes, elles n’hésitent pas à s’engager pour la Révolution. Ce sont elles qui ramènent le roi et sa famille à Paris, afin que le pain ne vienne plus à manquer et que la famine disparaisse. De ces insurgées naît mythe de la sauvagerie féminine, qui sera repris tout au long des XIXème et XXème siècles. Mais la sauvagerie n’est pas uniquement l’apanage des femmes, elle est aussi celui des hommes. Près de 579 femmes ont été jugées par le tribunal révolutionnaire entre avril 1793 et juillet 1794. 387 ont été condamnées à mort. Nombreuses sont aussi celles qui ont été torturées et violées.

Il semble alors assez paradoxale que la République, de la Liberté et de la Révolution soient toutes trois incarnées par des allégories féminines. Mais, comme on peut le constater dans la salle 7, les femmes, même sous une forme symbolique, sont moquées. Les allégories de la République, de la Liberté et de la Révolution sont détournées de manière parodique, notamment par les caricaturistes anglais, afin de discréditer les idées dont elles sont porteuses.

Les stéréotypes ont la vie dure et persiste dans le temps. Ils sont repris en partie dans l’ultime salle de cette exposition qui présente des œuvres d’artistes vivants. Cette pièce, à la dimension interactive et immersive, est différente des autres, notamment parce qu’elle nous interroge sur notre vision actuelle du rôle des femmes dans la Révolution. On peut même y jouer à « Assassin’s Creed Unity » sur PS4, jeu dans lequel apparaît Théroigne de Méricourt. Rappelez-vous toutefois que le musée Lambinet n’est pas une salle d’arcades ! Petit clin d’œil au scénographe de l’exposition : certaines œuvres ont été réalisées par son père Raymond Dumoux. Elles appartiennent à un cycle de peintures sur l’histoire de l’humanité. Au centre de la pièce, quelques bandes-dessinées sont présentées. L’unes d’elles met en scène un dialogue posthume entre Charlotte Corday et Marat, renouant ainsi avec le dialogue des morts, un genre littéraire en vogue durant la période révolutionnaire.

Cette exposition met donc en perspective l’histoire de la représentation de ces femmes, qui ont vécu la Révolution française, de 1789 à nos jours. Elle rend hommage aussi bien aux icônes féminines de la Révolution, qu’aux collectifs de femmes anonymes, auxquelles la moitié de l’exposition est consacrée.

Cette exposition est un travail de longue haleine, initié il y a de cela deux ans. Elle est motivée par l’existence du fonds Vatel. Charles Vatel (1816-1885) est un Versaillais, avocat à la Cour d’appel de Paris. Il se prend de passion pour la figure de Charlotte Corday et collectionne tout ce qui la touche de près ou de loin. À sa mort, il lègue toute sa collection à sa ville. Le musée Lambinet vous invite donc à découvrir pour la première fois l’essentiel de ce legs exceptionnel à travers cette exposition. Pour l’occasion, la salle consacrée à Charlotte Corday, dans les espaces dévolus aux collections permanentes, a été réaménagée. À cela s’ajoutent les prêts du musée de la Révolution française de Vizille, de celui du Louvre, de la bibliothèque nationale de France, de la bibliothèque-musée de la Comédie-Française et de collectionneurs privés. Certaines des œuvres prêtées pour l’occasion sont exposées pour la première fois car récemment acquises par les musées du Louvre et de Vizille. Ne vous attendez cependant pas à une multitude d’objets, le musée Lambinet est un petit musée, qui doit s’accommoder de l’arrangement et de la distribution de l’espace existant. Rappelons qu’il est installé dans un ancien hôtel particulier construit au XVIIIème siècle pour l’ancien entrepreneur des bâtiments du roi.

Mais rien ne vous empêche de prendre une après-midi pour découvrir ce pan méconnu de l’Histoire de France et profiter de la ville de Versailles.

 

Informations pratiques :

Titre : « Amazones de la Révolution : dans la tourmente de 1789 »

Commissariat d’exposition : Martial Poirson, professeur d’université, avec le concours de Françoise Roussel-Leriche, conservatrice au musée Lambinet.

Durée : Du 5 novembre 2016 au 19 février 2017

Lieu : Musée Lambinet – 54 boulevard de la Reine – 78000 Versailles – RER C « Versailles – Rive droite »

Horaires : Ouvert tous les jours de 14h à 18h, sauf les vendredis et jours fériés

Prix d’entrée : 6 € à tarif plein et 4 € à tarif réduit

Autour de l’exposition : Visites-conférences de cette dernière accessibles aux personnes malentendantes, livrets-jeux gratuits pour les enfants, catalogue d’exposition, spectacle, diffusion d’extraits de l’émission de Stéphane Berne « Secrets d’Histoire » sur « Les femmes de la Révolution ».

Infos pratiques

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Magali Sautreuil
Formée à l'École du Louvre, j'éprouve un amour sans bornes pour le patrimoine culturel. Curieuse de nature et véritable "touche-à-tout", je suis une passionnée qui aimerait embrasser toutes les sphères de la connaissance et toutes les facettes de la Culture. Malgré mon hyperactivité, je n'aurais jamais assez d'une vie pour tout connaître, mais je souhaite néanmoins partager mes découvertes avec vous !

One thought on “« Amazones de la Révolution : des femmes dans la tourmente de 1789 » au musée Lambinet de Versailles jusqu’au 19 février 2017.”

Commentaire(s)

  • Sandrine

    Très intéressant !

    novembre 25, 2016 at 16 h 54 min

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