Arts

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Eko Nugroho, Témoin hybride de la scène contemporaine indonésienne

12 janvier 2012 | PAR Justine Hallard

Il semblerait bien qu’un vent tout droit venu d’Indonésie souffle sur Paris ! L’Espace Vuitton a ouvert le pas avec ses sublimes Transfigurations javanaises, suivi par le Musée Guimet avec un cycle de films et de documentaires consacré à l’archipel. C’est désormais au tour du Musée d’art moderne de la ville de Paris de célébrer la jeune création contemporaine indonésienne en invitant Eko Nugroho. En collaboration avec le SAM Project, le MAM offre à l’artiste, aussi javanais qu’alternatif, sa première exposition solo à Paris, Témoin hybride.

Rencontre avec Eko Nugroho, au milieu du montage de son exposition. Rencontre avec son univers peuplé de robots, de monstres et de créatures aussi étranges que drôles!

Toute la culture : Si on regarde toute ta carrière, quels que soient les supports utilisés, on reconnaît toujours le style « Eko »! Plein de robots, de cartoons, de street art et d’inspiration BD!
Eko Nugroho : Quand j’étais jeune, j’ai essayé beaucoup beaucoup de choses, beaucoup de dessins! J’ai aussi copié beaucoup de différentes choses. J’ai donc été influencé par beaucoup de tendances différentes. Et en même temps j’étudiais aux Beaux-Arts. J’avais de plus en plus d’idées. Je dessinais, je regardais, je lisais.
Dessiner, c’est ma vie! Je n’écris pas sur ma vie, sur mes joies ou mes peines. Mais je dessine. J’ai plein de livres de dessin.
Et puis est venue la peinture. Je dessine avec ma peinture à vrai dire. C’est avec ça que les gens peuvent reconnaitre mon travail. J’aime les robots, les monstres… j’aime les hybrides, les personnages combinés à la nature, aux humains, et encore aux monstres et aux robots bien sûr!
Pour moi, c’est le reflet de la vie moderne. Les gens peuvent devenir de vrais robots, la vie nous rend “systématique”. On se réveille le matin, on va bosser, on rentre à la maison. Et comme ça tous les jours. La routine! On devient plus « robotique » que les robots eux-mêmes (rires)! Les gens en deviennent plus effrayants que les monstres que je dessine! Enfin, parfois! Lorsque les gens passent par des moments difficiles, qu’ils commencent à avoir des problèmes, que ce soit économique, politique, où que ce soit sur la planète. Avec leurs propres peurs, c’est eux qui peuvent devenir des monstres. C’est pour ça aussi que je peins ces monstres-là.
Mais chaque fois que je peins quelque chose, oui je critique, mais c’est aussi quelque chose que je me renvoie à moi-même. Ça peut être, toi, moi, tout le monde en fait. Tout le monde peut devenir un monstre!

Toute la culture : Qui sont ces paires d’yeux qui nous regardent dans ton travail? Qui sont ces « témoins hybrides »?
Eko Nugroho : Tous ces yeux que je peins ont commencé après 1998 (Ndlr : renversement par le peuple de Soeharto suite à la grave crise économique asiatique de 1997). Ces yeux, c’est le reflet de ma génération. Après la révolution, tout a commencé à changer. Tout était nouveau pour nous! La démocratie, la manière de se débrouiller, la façon dont les gens réagissaient à la politique… Oui, tout était nouveau pour nous. Une nouvelle ère. Mais parfois, c’est vraiment dingue ce chemin pour arriver à la démocratie. Plein de problèmes en découlent, c’est l’anarchie totale. Une minorité politique devient une espèce de gang, qui décide de tout et pour tout le monde.
Les yeux sont pour moi des témoins. On voit tellement de choses, des bonnes comme des mauvaises. Pour moi, c’est un point très fort, très important. Et donc j’ai vraiment commencé à mettre ces « témoins » partout dans mes dessins.

Toute la culture : Mais tu n’es pas simplement un témoin à vrai dire. Parce que tu écris aussi beaucoup dans tes peintures. Avec beaucoup d’humour d’ailleurs. J’avais énormément ri dans l’exposition Transfigurations de l’Espace Louis Vuitton, avec ce graf’ « Plat du jour : chômage aux quatre fromages ». Mais tu ne parles  pourtant pas français (Ndlr : interview réalisée en anglais), alors comment fais-tu pour faire ces jeux de mots, être si drôle et si perspicace sur la réalité qui t’entoure, ici même en France?
Eko Nugroho : (Rires). En fait, je fais comme à Yogya, c’est le « Yogya style »! (Ndlr : Eko Nugroho vit et travaille à Yogyakarta, capitale culturelle de l’île de Java). Oui, à Yogya, on est vraiment comme ça! On adore rire et blaguer! La ville pourrait s’appeler « Joke-gyakarta »! Et pour critiquer quelque chose, tu te dois d’être drôle! Les gens n’ont pas besoin d’être directement la cible, ça les fait rire et après ça leur permet de s’identifier justement, et de comprendre la critique.

Toute la culture : Au final, c’est très indonésien de ne pas être frontal, de ne pas dire non directement, et de surtout chercher à ne pas heurter les autres.
Eko Nugroho : Oui, c’est vrai, mais à Yogya, on utilise vraiment l’humour pour ça! Ça nous est réellement propre! Donc c’est pour ça que mon travaille reflète vraiment ce ton de la comédie.

Toute la culture : Oui, mais pour le français, comment fais-tu?!
Eko Nugroho : Ah oui, c’est vrai! Et bien en fait, j’ai beaucoup d’amis, ici aussi. Et tout commence toujours par la conversation, c’est le point de départ. La communication c’est la base de mon travail en fait. Quand je commence un projet, il faut toujours que je rencontre des gens. J’ai besoin de savoir, de comprendre, d’échanger. J’ai besoin de comprendre là où je suis.

Toute la culture : Tu es un vrai anthropologue en fait!
Eko Nugroho : (Rires) Oui, en quelque sorte!
Tu sais, tout mon travail est basé sur le street art au départ. La rue est une énorme réserve de choses intéressantes pour moi. J’ai passé énormément de temps dans la rue à peindre des murs quand j’étais jeune. Mais bon, maintenant, c’est la nouvelle génération qui a pris la relève. Ils ont bien plus d’énergie que moi! (Rires)

Toute la culture : Tu penses déjà faire partie de la « vieille génération » (Ndlr : Eko Nugroho est né en 1977)?
Eko Nugroho : Oui, appelez-moi « Monsieur » Eko! (Rires)
Allez, j’arrête, retour au sérieux! Oui, pour moi le street art c’est aussi bien l’environnement, le public, les gens qui passent, le fait d’être dehors… mais surtout le partage de tout ça!
Et même dans mes projets humoristiques, j’inclus des gens qui n’ont rien à voir avec l’origine de mon travail. Par exemple, avec les brodeurs traditionnels. Alors que la broderie, bien qu’elle soit partout en Indonésie, et soit élevée au rang de beaux-arts, on travaille maintenant ensemble sur des projets d’art contemporain depuis un petit moment! Ça apporte de l’air frais! Et c’est ce que j’aime, « rafraichir » des choses! « Rafraichir » le quotidien! Je travaille aussi beaucoup avec le batik (Ndlr : technique traditionnelle d’impression de tissu à la cire chaude), et avec les communautés travaillant autour des wayang kulit (Ndlr : marionnettes du théâtre d’ombre).

Toute la culture : J’aime beaucoup ce travail que tu as réalisé il y a quelques temps autour des wayang kulit. As-tu déjà réalisé une pièce de théâtre dans la tradition du Rãmãyana avec ces marionnettes?
Eko Nugroho : Oui, cela a été spectacle avant d’être une exposition! C’est parti d’un petit projet. Car, en fait, il n’y a presque plus de ces marionnettes. Elles ne sont jouées que dans des moments très particuliers. Pour pouvoir produire un spectacle, il faut d’abord pouvoir se les offrir, il faut être riche. Il faut aussi avoir le temps, recevoir et nourrir les spectateurs. C’est beaucoup d’argent. Maintenant les gens préfèrent s’offrir une danse de dangdut (Ndlr : genre de musique populaire, d’origine indienne), c’est beaucoup moins cher. Mais cela n’a évidemment rien à voir avec l’esprit du wayang kulit! C’est un rituel, la religion de Java! Et c’est en train de disparaître! Parce que les gens regardent la télé et n’y comprennent plus grand’ chose. Le savoir s’est perdu.
On a donc utilisé ces marionnettes dans un sens traditionnel mais on a repensé les personnages, l’histoire… et on ne les a pas présentées la nuit mais en journée avec des spectacles de seulement deux heures (Ndlr : un spectacle se joue normalement la nuit entière). On a tout mis dans un pick-up et on a demandé la permission pour jouer dans les villages.

Toute la culture : Comment les gens ont réagi à ce nouveau genre?
Eko Nugroho : Les gens étaient vraiment heureux! Car là encore, on a tourné ça à l’humour, tout en y insérant une critique politique. Des plus jeunes au plus vieux, les gens ont aimé, car ils ont vraiment ri! Ils ont ri d’eux-mêmes, de leurs propres problèmes. On avait développé cette idée. Mais c’est pareil, on les a « rafraichies », on les a actualisées. Les jeunes ont compris que les wayang, ce sont vraiment nos racines. Après les spectacles, beaucoup d’entre eux sont venus nous voir. On les a regroupés pour qu’ils puissent créer quelque chose ensemble. Et ils l’ont fait! Ils ont ensuite été invités à Jakarta et dans plein d’autres endroits! La mission était réussie! Et c’était simple! Et ça, ça résume bien mon travail! Art is melting (l’art c’est le mélange)!

Toute la culture : Art is melting, mais de quoi et de qui?
Eko Nugroho : L’artiste rend ce qui lui a été donné. Du moins, d’après moi, les artistes se doivent de partager. Pour moi, je dois en tout cas créer pour les autres, quoi que ce soit… Ça me rend heureux, et j’ai envie que les autres le soient aussi. C’est aussi ça le processus créatif, s’interroger sur le pourquoi et le pour qui. Et même sur le comment! C’est pour ça aussi que j’ai créé une boutique de produits dérivés artistiques. On est toute une communauté à pouvoir travailler maintenant!

Toute la culture : Il y a autre chose que m’inspire ton travail, as-tu déjà pensé avec ton univers très « cartoon » à réaliser un film d’animation?
Eko Nugroho : Oui! (Rires) tu le découvriras dans cette exposition! J’ai travaillé aussi avec un studio d’animation en Malaisie! C’est basé sur une bande-dessinée, un fanzine, que j’ai réalisée. Mais en fait, il y en a d’autres aussi sur mon blog!

Toute la culture : Que peut-on te souhaiter pour cette nouvelle année Eko?
Eko Nugroho : Je veux tout simplement continuer mon travail avec ma communauté, et aussi continuer à promouvoir mon travail ici à Paris et en Europe. Tout simplement continuer mes projets! (En français) Ouai, c’est cool, hein?! (Rires)

 

 

Crédits des visuels :
Eko Nugroho, Global Identity (2011). Peinture et encre sur toile, 195 x 130 cm. Produit par SAM Art Projects. Crédit photo : Sébastien Gokalp

Eko Nugroho, Peace Love & Vendetta (2011). Encre sur papier, 195 x 130 cm. Produit par SAM Art Projects. Crédit photo : Sébastien Gokalp / Alice Vaganay

Eko Nugroho, The Traveler (2011). Encre sur toile, 40 x 30 cm. Produit par SAM Art Projects. Crédit photo : Alice Vaganay

Eko Nugroho, Berlian Ajaib (2009). Wayang Kulit.

Infos pratiques

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