Arts

David Ortsman : Je n’arrive pas à imaginer la fiction sans une dose de cruauté

David Ortsman : Je n’arrive pas à imaginer la fiction sans une dose de cruauté

18 janvier 2011 | PAR Yaël Hirsch

Les dessins et les vidéos de David Ortsman donnent naissance à un monde où la peur et l’humour cohabitent. Dans son travail, l’artiste se concentre sur la fiction et les moyens de transgresser les voies classiques de la narration. Par la répétition, la métamorphose, une cruauté saisissante et un déplacement des faits et des sentiments, ses œuvres placent le spectateur dans une position à la fois chaleureuse et dérangeante. Si bien que l’on rit beaucoup à voir Laurent Delahousse osciller en gémissement de douleur et de plaisir dans un arrêt sur images de son JT. De même, les personnages aux corps mutants esquissés des dessins renvoient à des rêves d’enfantements terribles, et questionnent ce qui est soi et ce qui est autre, à la manière grinçante d’une nouvelle de Kafka. Exposé en solo show par la Galerie Cassinart à la foire off de la FIAC, Cutlog, sélectionné par Julie Legrand et l’association artaïs pour l’exposition collective« Ébullitions », en partenariat avec le CEPF-BNP Paribas, et actuellement exposé dans « Figures de l’humain », à l’école d’art de Belfort, David Ortman a trouvé le temps d’inviter toutelaculture.com dans son atelier pour parler de son art.

Dans toutes vos dernières expositions, vous montrez à la fois des dessins et des vidéos, voyez-vous des points communs dans la manière dont vous travaillez avec ces deux médias ?
Quand je travaille la vidéo à partir de textes je vois bien le lien, il est assez évident. Les vidéos avec  des textes sur le langage m’inspirent d’ailleurs pour mes dessins. Pour les vidéos sans texte comme la série des « présentateurs du JT », ce n’est pas le même propos, les mêmes problématiques, les mêmes univers. Mais en même temps, c’est un peu le même processus de création : depuis que je ne travaille plus avec des comédiens, je reprends les vidéos chez moi, en atelier. J’ai une proximité identique à celle du dessin. Pour les dessins je fais des séries mais le travail est  fait sur le long terme : je fais un dessin, je le mets de côté puis je le revois, il m’inspire et je le reprends.

Quand avez-vous commencé à dessiner ?
A dix-sept ans, je dessinais, mais toujours mal. J’ai déposé à cet âge un dossier  aux Beaux-arts à Paris et je n’ai pas été pris à la première sélection.  Je suis  alors rentré dans un atelier préparatoire aux écoles d’art et j’ai beaucoup dessiné. C’était très académique, mais aussi très formateur et très important pour moi. Ensuite je suis rentré aux Beaux-arts d’Angoulême, en seconde année, et là je devais faire de la bande-dessinée et de l’illustration.  J’ai beaucoup dessiné pendant huit mois. Au bout de ce temps, j’ai trouvé qu’il n’y avait pas assez de cours là-bas, que je ne me retrouvais pas dans cette atmosphère et qu’il n’y avait pas assez d’ouverture. J’ai hésité entre les Beaux-arts de Strasbourg où il y avait une formation plus pointue en dessin ou alors rentrer à Paris. Et finalement j’ai présenté les Beaux-arts à Cergy.

Et la vidéo est venue après ?
La vidéo , j’ai commencé beaucoup plus tard, en troisième année aux Beaux-arts. La première année, on a une initiation à tous les matériaux et toutes les techniques. J’ai commencé la vidéo car je voulais faire de la fiction et jouer sur le genre du journal intime. A Cergy c’est assez intéressant, tu n’es pas dans un atelier avec un maître comme aux Beaux-arts de Paris, tu prends des rendez-vous avec des professeurs et ils viennent te voir dans ton atelier, ce qui te donne beaucoup de liberté. Mes vidéos faisaient rire, beaucoup rire. C’était assez déstabilisant mais en même temps c’est exactement ce que je voulais. Mais j’ai arrêté le journal car l’autofiction me mettait mal à l’aise, je devenais moi-même un personnage de fiction. On me posait trop de questions par rapport à ma vie privée, alors que ce que je mettais dans mon journal était souvent de la fiction et que je demandais à mes amis comédiens de jouer. Et on me posait souvent des questions comme si ce que j’avais montré avait vraiment eu lieu. Et puis il y avait beaucoup de choses que je filmais dans le quotidien et que je voulais faire évoluer vers la fiction en inventant une autre fin : j’avais besoin de plus de liberté. J’ai alors commencé une série de vidéos fictions que je faisais jouer à des amis comédiens autour du thèmes de la famille. J’imaginais une famille fictive que je faisais évoluer d’une vidéo à l’autre.

Vous continuiez à faire des dessins ?
Je continuais à dessiner et faisais beaucoup d’aquarelle. J’étais inspiré par l’avant garde italienne. J’aimais beaucoup Francesco Clemente, par exemple, mais je ne trouvais pas mon compte dans ces dessins. Je ne les trouvais pas assez forts, expressifs. Même si on trouvait déjà beaucoup de thèmes qui m’ont suivi dans ces dessins, la manière dont je dessinais ne me plaisait pas. C’est seulement en 2007 que je me suis dit que j’avais envie de dessiner simplement des choses cruelles et drôles. J’ai commencé à utiliser le feutre. Puis j’ai découvert d’autres dessinateurs comme Marcel Dzamma et aussi des gens qui ont un dessin plus graphique comme Topor.

Parfois vos dessins comportent du texte…
J’ai travaillé avec un auteur, un très bon ami d’enfance et qui est maintenant musicien, Thomas Emmanuelli. Il écrivait des histoires et moi je faisais des dessins. On s’est dit qu’on pouvait collaborer. L’idée au départ, c’était plutôt d’être proches des livres d’heures et des enluminures, pas vraiment de la BD. Au début, il me donnait des textes qui devaient inspirer mes dessins. Mais très vite, j’ai réalisé qu’il fallait que les textes et les dessins soient liés de manière très pragmatique, car souvent quand j’avais fini le dessin, je n’avais plus la place sur la feuille pour mettre le texte. Donc maintenant, je lui laisse parfois un dessin chez lui  et je lui dis que l’histoire peut faire six lignes, huit lignes pas plus.  Thomas réfléchit sur chaque univers de mes dessins et rajoute un texte spécifique pour le dessin. A la fois spirituellement, par rapport au contenu du dessin, et aussi matériellement, par rapport à la place qu’il reste sur le dessin. On a fait une série qui s’appelait « Mon ami Junger », où je chroniquais un personnage qui s’appelait l’ami Junger. D’un dessin à l’autre on retrouvait ce personnage dans des récits un peu absurdes, assez effrayants parfois, très liés au corps à la corporéité, et toujours dans des histoires de rivalités très liées entre elles.

Pourquoi n’y a-t-il pas de femme dans vos dessins?
C’est une question grave cette question de l’absence des femmes. Et je ne sais toujours pas pourquoi ; j’ai du mal à représenter les femmes et je n’aimerais pas les représenter comme je représente les hommes. Dans mes dessins il y a des problèmes d’identité, car il y a beaucoup d’hommes « enceints ». Et cela peut être positif. Mais c’est souvent risible. C’est toujours un peu moi, et comme si je portais un projet ou un fantôme en moi. Il y a aussi beaucoup de personnages qui sont démembrés, il y a beaucoup de corps qui transmutent. L’atmosphère de ces dessins est très cruelle.

Comment définissez-vous la cruauté?
Je ne sais pas comment la définir. Elle est très présente. Elle n’est pas dénuée d’humour. C’est vrai que les auteurs de littérature que j’adore sont souvent cruels : Thomas Bernhardt où il y a souvent un rire sardonique, Kafka ou Yoko Ogawa… Je ne me retrouve pas du tout dans David Lodge, par exemple. Finalement je crois que je n’arrive pas à imaginer la fiction sans une dose de cruauté.

Et vos projets vidéo ont radicalement changé quand les comédiens ont cessé de parler. Vous êtes sortis de la fiction ?
Cela m’a libéré, j’ai voulu sortir de ma boîte et voir si j’en étais capable. Je voulais savoir si je pouvais aller ailleurs, vraiment ailleurs, et paradoxalement quand je les ai montrés à un professeur des Beaux-arts, il m’a dit qu’il y avait toujours la cruauté et l’humour … Je voulais travailler sur la mise en scène et sur le langage du corps. J’ai commencé à m’intéresser au théâtre physique et au théâtre d’improvisation qui est réservé aux amateurs. Je donnais une contrainte par exemple « une femme infantilise un homme » et les comédiens improvisaient des gestes pendant une demi- journée quand, moi, je jouais le rôle d’un miroir. Je disais comment peut-elle infantiliser cet homme ? Elle peut lui caresser les cheveux, ou lui regarder les dents… J’ai réalisé dix vidéos sur les rapports de couple, et à chaque fois je donnais des contraintes différentes. Mais à chaque fois, il y avait une tension qui montait, puis un nœud puis un dénouement. L’idée était de créer des situations de tension assez fortes entre les gens, en même temps assez drôles. Par exemple, l’homme infantilisé par cette femme se trouve dans une telle tension, qu’il finit par attraper un oreiller et essaye d’étouffer la femme. Il se comporte comme un gamin et paradoxalement, il nous fait rire, alors qu’il fait un geste assez violent. C’est aussi un geste un peu vain, il est assez pathétique. D’ailleurs, ça se finit de manière assez étrange. Bien sûr, il arrête son geste au milieu, après l’avoir un peu étouffée, et ils se retrouvent assis sur le canapé un peu désœuvrés et perdus.
Une autre vidéo que j’ai réalisée en résidence à Dunkerque met en scène une tentative de réconciliation ratée entre deux hommes. On ne sait pas quel rapport ils entretiennent, s’ils sont amants ou frères… mais en tout cas c’est un rapport très proche. L’un va vers l’autre et à chaque fois qu’il va vers l’autre, l’autre le repousse, et la violence monte de manière frénétique, jusqu’à devenir quasiment insupportable. Jusqu’à ce que l’autre repousse l’homme qui va vers lui en dehors du champ de la caméra et là ça devient un peu burlesque. C’est toujours un peu comme ça, entre le burlesque et le drame. Là j’étais dans le théâtre et dans le silence.

Comment êtes-vous arrivé à votre travail sur les présentateurs télé ?
Les comédiens avec qui je travaillais me disaient que pour gagner leur vie, ils faisaient des doublages sonores. C’est comme ça que j’ai pensé à la greffe. Or, la greffe ,c’est un organisme qui en rencontre un autre et pour moi, c’est forcément politique. Je me disais que ce serait intéressant de greffer des voix sur des personnages, je cherchais des visages sur lesquels faire cette opération. Et c’est comme ça que je suis venu à travailler sur le visage des présentateurs télévisés. Ils avaient quelque chose de très impassible, de très froid ;  j’avais envie de leur rajouter des émotions, ça me plaisait beaucoup ce décalage. J’ai par exemple rajouté de la parole dans leur discours. C’était très complexe car il fallait retravailler en 3D leurs bouches. J’ai essayé et ça n’a pas marché, leur visage ne correspondait pas.  Mais à force de regarder leurs visages et de travailler sur des boucles qui les mettaient en dehors du journal télévisé et en dehors du temps, à voir leurs bouches qui respirent ou les imaginer se plaindre sans arrêt, je  me suis mis à les imaginer en dehors du temps. Et là, j’ai pu faire des doublages sonores qui étaient des plaintes, des rires, des gémissements. Je voulais encore une fois les projeter dans une fiction. Je ne donne pas une image très joyeuse ou très drôle des présentateurs, je les violente à ma façon et en même temps ca fait rire. A la BNP j’ai présenté un mur de télévision sur lesquelles on voyait 6 présentateurs en même temps. Pour l’occasion, j’ai fait six vidéos, mais j’en ai beaucoup plus et je travaille sur des installations plus complexes. Pour « Figures de l’humain » à Belfort, ils ont choisi une vidéo et une soixantaine de dessins. La vidéo, c’est Chazal qui fait une crise d’angoisse au 20 heures, elle fait vraiment une crise d’angoisse, on a l’impression qu’elle a les yeux qui se décillent, c’est très inquiétant, et cela va très bien avec les dessins.

Quel rôle la répétition joue-t-elle dans vos dessins et surtout dans vos vidéos?
Quand j’ai commencé à travailler la vidéo, j’ai commencé également à interroger  la répétition. Par exemple, mon père était assis et il commençait à raconter quelque chose et je lui coupais la parole. Une vingtaine de fois, en fait. A chaque fois, il essayait de raconter l’histoire et à chaque fois je lui disais « Ah non, non, il faut reprendre là, ca marche pas… » Il y avait une parole comme ça ,qui était d’abord surprenante ,puis agaçante ,puis faisait rire ; et puis à la fin ca devenait grinçant. C’est en regardant les « Réveils » (1988) de Pierrick Sorin que j’ai eu envie de travailler la répétition : il met un réveil devant son lit, et la caméra se déclenche quand il se réveille  : il dit  qu’il est encore fatigué et se promet de se coucher plus tôt. A chaque fois, comme un pantin désarticulé, il se réveille et puis il répète de manière itérative la même chose : « je suis fatigué ». La répétition crée une situation comique. C’est quelque chose de très puissant pour révéler des liens. Par exemple quand je coupais la parole à mon père, l’histoire qu’il tentait de raconter commençait toujours par « Mon père quand il était jeune … ». C’est un peu l’éternel retour du père quand il était jeune, qui n’en finit pas de revenir et dont on ne saura jamais l’histoire finalement.


pierrick sorin – les reveils
envoyé par adrien_fournier. – Gag, sketch et parodie humouristique en video.

 


Sur quoi travaillez-vous en ce moment, maintenant que Belfort est bouclé ?
Là je fais un dessin-animé pour la foire Chic dessin. Je le fais image par image avec des encres aquarelles. C’est vraiment très séquentiel, c’est un travail de tous les jours. Je n’avais jamais fait de dessin-animé avant, et je n’y avais même pas songé. Peut-être que je  n’ai jamais vraiment abandonné la fiction, puisque c’est elle qui m’a amené au dessin-animé…

 

Jusqu’au 19 mars 2011, David Ortsman est exposé aux côtés de Pauline Curnier-jardin, Pauline Fouché, Elina Juopperi, Laurence Nicola, Sung-A Yoon, et Lorena Zilleruelo, « Figures de l’Humain », Ecole d´art Gérard Jacot, 2 avenue de l´Espérance, 90 000 Belfort, tel : 33 3 84 36 62 10.

 

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : yael@toutelaculture.com

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