Arts
Chagall, entre guerre et paix au musée du Luxembourg

Chagall, entre guerre et paix au musée du Luxembourg

19 février 2013 | PAR Géraldine Bretault

Disparu en août dernier, Jean-Michel Foray était spécialiste de l’œuvre de Chagall, dont il avait supervisé la rétrospective au Grand-Palais en 2003. Julia Garimorth a donc repris la suite du commissariat de cette exposition qui s’intéresse essentiellement au retentissement des grands événements du XXe siècle dans l’œuvre de Chagall.

Laurence Bertrand Dorléac était présente au vernissage ce matin : de fait, le transfert du tryptique « Résistance, Libération, Résurrection » des cimaises du MNAM à celles du musée du Luxembourg nous invite à lire l’exposition comme une bouture de L’Art en guerre qui vient de s’achever : l’élégant parcours sinueux qui nous est proposé à travers l’œuvre de Chagall occulte volontairement les années fondatrices au sein de l’École de Paris, ainsi que les différents matériaux abordés par Chagall à la fin de sa vie (mosaïque, céramique vitrail), pour se concentrer sur le reflet de l’état de guerre au sein de sa peinture.

Le parcours débute en 1914, lorsque Chagall entreprend un voyage à Vitebsk, son village natal, et s’y fait surprendre par la Première Guerre mondiale. Après quelques toiles intimistes qui décrivent la douceur de la vie de famille, avec l’épouse adorée Bella et leur fille Ida, les cimaises et le ton général se durcissent brusquement : nous voici confrontés à travers le regard du peintre aux misères de la guerre et aux déplacements de population, dépeints à l’encre de Chine ou au crayon. Bien vite, la récurrence de certains motifs dans l’œuvre peints de Chagall oblige à des circonvolutions et des digressions dans la chronologie, que les commissaires ont su suggérer de manière transversale, grâce aux courbes du parcours scénographique.

Car au-delà des périodes de souffrance qu’ont représenté les deux conflits mondiaux, et l’exil aux État-Unis, d’autres tensions intimes agitent l’âme du peintre : baigné tout jeune dans les avant-gardes parisiennes, il ne pourra pourtant se résoudre aux abstractions géométriques, et finira par se brouiller avec Malevitch ; un drame personnel le frappe ensuite, avec la mort soudaine de Bella, l’âme sœur, en 1944. Mais surtout, Marc Chagall restera toute sa vie imprégné de la culture hassidique de son enfance. Certes, la tentation est grande de résumer ce répertoire iconographique à une série de motifs, que Jean-Michel Foray explore savamment dans Le petit dictionnaire Chagall en 52 symboles, mais ce serait passer à côté de la profonde spiritualité qui infuse tout le travail de Chagall : la couleur et l’indéfectible poésie qui émanent de ses toiles ne doivent jamais faire oublier la gravité intrinsèque de leur auteur, qui nous enjoint à croire davantage à nos visions intérieures qu’à la réalité. Selon la tradition hassidique, l’âme doit être émue pour accéder à la profondeur des choses. D’où le place primordiale de la danse et de la musique dans l’œuvre du peintre.

Notons enfin la très belle place réservée au travail sur la Bible, que Chagall connaissait depuis l’enfance, et que le marchand Ambroise Vollard lui demande d’illustrer en 1930. Investi d’une mission dont il mesure la portée, puisque la culture juive s’interdit de représenter l’Ancien Testament, il entreprend alors un voyage initiatique en Palestine, afin de s’imprégner de la terre Sainte. Dans une présentation soignée, nous pouvons admirer les gouaches préparatoires en grand format en regard des gravures à l’eau-forte correspondantes. Le choix très libre des thèmes traités, la monumentalité simple des figures tranchent avec la profusion de détails habituelle chez le peintre.

Enfin, dans la dernière salle, bien que l’exposition s’en tienne à la peinture, la sérénité retrouvée éclate avec les couleurs, et une forme d’apaisement s’impose. Une exposition bien agencée, profonde, spirituelle, qui nous permet de resituer le contexte de production d’une œuvre loin d’être aussi légère que les nombreux personnages volants qu’elle accueille.

Parallèlement à cette exposition, le musée national Marc Chagall à Nice propose Marc Chagall, d’une guerre l’autre, du 23 février au 20 mai 2013.

Crédits photographiques :

Cheval rouge, 1938-1944 © ADAGP, Paris 2013 / CHAGALL ® © RMN-Grand Palais / Gérard Blot (en Une)
Le Soldat blessé,
1914 © ADAGP, Paris 2013 / CHAGALL ® © The State Tretyakov Gallery, Moscou

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Géraldine Bretault
Diplômée de l'École du Louvre en histoire de l'art et en muséologie, Géraldine Bretault est conférencière, créatrice et traductrice de contenus culturels. Elle a notamment collaboré avec des institutions culturelles (ICOM, INHA), des musées et des revues d'art et de design. Membre de l'Association des traducteurs littéraires de France, elle a obtenu la certification de l'Ecole de Traduction Littéraire en 2020. Géraldine a rejoint l'aventure de Toute La Culture en 2011, dans les rubriques Danse, Expos et Littérature. Elle a par ailleurs séjourné à Milan (2000) et à New York (2001, 2009-2011), où elle a travaillé en tant que docent au Museum of Arts and Design et au New Museum of Contemporary Art. www.slowculture.fr

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