Arts
Annette Messager expose ses continents noirs à Strasbourg

Annette Messager expose ses continents noirs à Strasbourg

25 décembre 2012 | PAR Yaël Hirsch

Le Musée d’Art moderne et contemporain de Strasbourg expose l’art grinçant d’Annette Messager jusqu’au 3 février prochain. En une demi-douzaine de salles habilement compartimentées, un parcours progressif mène le public à bon port à travers l’univers grinçant et carbonisé de la lauréate du Lion d’Or  2005  à la biennale de Venise où elle représentait la France. Une odyssée un peu effrayante à travers des œuvres récentes (2010-2012), à découvrir avant le 3 février prochain.

Commençant sur le monumental « Motion/Emotion » (2009-2011), déjà exposé à la Triennale, où art et artisanat se mélangent à travers des sculptures de tissus et autres tutus, en couleurs ou pas et accrochés au plafond, « Continents noirs » laisse croire, à l’entrée du jeu cruel imaginé par la plasticienne que le parcours suivrait  le mot freudien et refléterait l’éternel féminin. Mais dès la deuxième salle qui salit les murs blancs des lettres noires de la « chance », dans une mascarade de couvres-faces rouges plantés sur des pics, et regardant vers le sol, la manière dont de petits oiseaux carbonisés gisent, à hauteur de serpent (« Le miroir aux alouettes », 2010) l’on comprend que le voyage auquel nous convie Annette Messager est plus directement inspiré de Swift, et que le charbon évoque bien  la destruction de tout un monde.

Très d’époque donc, cette ambiance fin du monde, et la manière dont Annette Messager le déploie avec des mécanismes minutieux reconstituant des tableaux de zoo ou de village résonne tout particulièrement aux frontières de l’Allemagne, à Strasbourg. La cruauté quasi-enfantine, relevée par une ironie cinglante se déploie lentement, sous le signe de l’amour (Love, écrit au charbon) et de son pendant, la jalousie. Et mène jusqu’à une terrible installation « Sans légende » (2011), où tout un monde est reconstitué au ras du sol, comme un village de jouets d’enfants,  mais noir, carbonisé, avec, en surplomb des projections d’ombres qui rappellent les heures les plus angoissantes de expressionnisme allemand. A côté, l’œuvre éponyme, « Continent noir » renforce encore le sentiment d’inquiétante étrangeté que produit cette pièce qu’on observe depuis « le haut », en projetant au dessus de sapins miniatures et parfaitement géométriques une horloge en demi-lune  qui semble compter les heures des passants.

L’on ressort de cette antre maléfique par d’autres scènes de tortures en rubans blancs et noirs : une peluche en « Opération » (2011) sadique, avec plusieurs outils chirurgicaux ou aiguilles de tricoteuses dans le ventre, des « Vitrines » grinçantes et enfin une salle où un autre monde miniature et  carbonisé se meut, automate après l’apocalypse, pudiquement recouvert d’une bâche de plastique transparent qui semble voler comme un débris après le désastre.

Animé et pourtant mort, le monde déplié par Annette Messager dans ses « Continents noirs » est à la fois extrêmement beau et extrêmement triste. Il se situe à la frontière ténue de l’angoisse la plus folle et de la minute où la chute a eu lieu, où il n’y a plus rien à faire et où l’on peut se rincer l’œil défait de l’aspect désolé des ruines d’un monde décimé. Sacrément dérangeant!

Visuels :

Grand angle : MAMCS (c) Yaël Hirsch

Dans le texte : Annette Messager, Le miroir aux alouettes, 2010 (c) ADAGP – Paris, 2012

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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