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Un manuel d’éducation sexuelle qui alimente la culture du viol distribué dans les écoles

Un manuel d’éducation sexuelle qui alimente la culture du viol distribué dans les écoles

29 mars 2021 | PAR Laura Rousseau

Un ouvrage d’éducation affective et sexuelle distribué dans plusieurs établissements scolaires privés et édité depuis 2016 banalise la culture du viol et les violences sexistes.

L’éducation sexuelle en milieu scolaire est devenue une obligation légale avec la loi Aubry du 4 juillet 2001 selon laquelle « Une information et une éducation à la sexualité sont dispensées dans les écoles, les collèges et les lycées à raison d’au moins trois séances annuelles et par groupes d’âge homogène » (article L312-16 du code de l’éducation).

Tous les établissements ne se conforment malheureusement pas à cette loi, et parfois même, nous aimerions qu’ils s’en abstiennent… Le livre Dis moi, en vrai, c’est quoi l’amour ? écrit par Inès de Fanclieu a été utilisé dans un établissement privé d’Île de France. L’autrice qui a même fondé une association, Com’ je t’aime, en 2011 se vante sur son site internet d’avoir dispensé des cours dans 160 établissements scolaires, avec 750 interventions en classe, touchant ainsi 25000 élèves.

Ce manuel a été édité par la Communauté de l’Emmanuel, une des communautés les plus conservatrices et réactionnaires de l’Église catholique. Des membres de cette communauté manifestent souvent au côté de la manif pour tous. Elle est également connue pour avoir soutenu des thérapies de conversion. Ça annonce la couleur…

Une éducation sexuelle hétéro-bancale

L’éducation à la sexualité est censée faire le point sur les connaissances biologiques, informer des risques liés à la sexualité, parler de consentement et travailler sur les relations entre hommes et femmes, prévenant contre des comportements sexistes, contre l’homophobie.

Ici c’est tout le contraire. Ce livre destiné aux enfants de 5 à 12 ans est aberrant et défend des préceptes dangereux, ancrés dans la culture du viol et le sexisme décomplexé.

La première leçon est de rester vierge jusqu’au mariage, puisque l’acte sexuel hors mariage est un pêché. D’ailleurs le livre nous « enseigne » que c’est en couchant avant le mariage que l’on peut être sujet à des « maladies » : « un homme ou une femme qui s’est réservé-e étant jeune et qui se donne fidèlement à une seule personne ne développe pas de maladie ». Cela va sans dire qu’il n’y a aucune prévention faite contre les IST.

La contraception n’est même pas évoquée. Aucune mention de la pilule, du stérilet, de l’implant, de l’anneau, des patchs… rien, seules les inepties persistent : « Est-ce qu’il faut mettre un préservatif pour ne pas avoir de bébés ? » La réponse : « Non, […] L’homme et la femme peuvent décider de s’exprimer leur amour par une union sexuelle au cours des périodes non fécondes de la femme et cette union ne donnera pas la vie. » Cette méthode dite « naturelle » promet une fiabilité totalement aléatoire, selon les femmes, selon leur cycle qui, bien qu’il soit régulier, peut à tout moment se dérégler.

Tu ne te masturberas point

La masturbation est presque diabolisée: « Le plaisir sexuel est fait pour être partagé dans une relation d’amour. Quand il est vécu en solitaire, il ne rend pas heureux. »

Nous le savons. La masturbation représente une part importante de la sexualité humaine. Elle participe à la construction de notre perception du plaisir, de l’identité et de l’intimité. Dans ce livre, la seule sexualité valable est l’hétérosexualité, et le rapport hétérosexuel traditionnelle : la bonne vieille pénétration. Cette idée entretient le fait que l’orgasme qui compte est celui de l’homme. Pourtant la masturbation permet aux enfants et adolescents d’explorer leur corps, et d’intégrer les notions d’actes sexuels, et d’intimité et les aide à reconnaître les attouchements inappropriés s’ils en sont un jour victimes.

Pas de surprise. Le livre prêche un seul acte sexuel valable : celui entre un homme et une femme, par pénétration, pour faire des enfants. Toutes les autres pratiques, orientations ou identités sexuelles sont inexistantes. Et honnêtement, nous ne voulons pas entendre l’avis de l’autrice sur l’homosexualité ou la transidentité.

Sexisme bienveillant et culture du viol

Cet ouvrage est une violence sexiste à lui tout seul à toutes les jeunes filles et femmes qui y sont confrontées. Il relève du sexisme bienveillant : une attitude sexiste plus implicite, qui semble même différencier favorablement les femmes en les décrivant comme chaleureuses et sociables. Elle a été conceptualisée par les psychologues Peter Glick et Susan Fiske en 1996. Ici, le livre décrit en effet, les filles et les garçons de manières opposées. Les filles sont définies par leur sociabilité (caractère communal). En effet elles auraient « besoin de parler, d’être écoutées » quand les garçons seraient devant leurs jeux vidéo. Absurde.

Finalement, le fil rouge que suit cet ouvrage abominable est la culture du viol et les violences sexistes. La jeune fille doit s’habiller de manière « pudique » ! Qu’est ce que ça veut dire ? Il faut qu’elle « respecte son intimité » ou alors, le garçon aura plus de mal à maîtriser son regard, car il est naturellement attiré par le corps de la femme.

Sous-entendu ne dévoile pas tes jambes, ne dévoile pas ta peau, si tu ne veux pas être objectifiée ou pire ! Nous ne répèterons jamais assez que l’objectification du corps de la femme se fait dans le regard de l’homme, et que c’est à eux qu’il faut enseigner à ne pas sexualiser les femmes.

Le manuel, si on ose l’appeler ainsi, banalise la culture du viol en soulignant que si les femmes se dénudent c’est qu’elles ne se sont pas respectées, et qu’elles ont provoqué le regard des garçons ! C’est donc de leur faute ! Ces préceptes enseignent aux femmes, qu’elles ne peuvent pas, et qu’elles ne doivent pas disposer de leur corps. Forcément la notion de consentement n’est même pas abordée, ou seulement superficiellement avec une petite phrase culpabilisatrice : « Si un autre enfant ou même un adulte cherche à toucher tes parties intimes, ne le laisse jamais faire. »

La circulation de telles paroles dans les établissements scolaires est non seulement aberrante, mais également dangereuse. Il faut apprendre aux jeunes qu’ils sont les seuls à pouvoir disposer de leur corps et qu’ils sont libres d’aimer qui ils aiment. De plus, afin d’exercer sa sexualité en sécurité, il faut être éduquer sur ses réalités. De #MeToo à #MeTooInceste et #MeTooGay, la question du consentement dans les relations est plus qu’une priorité, et laisser ce genre d’ouvrage circuler est alarmant.

 

Visuel : Couverture du manuel Dis moi, en vrai, c’est quoi l’amour ?

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Laura Rousseau

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