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Toute dernière danse à L’Opéra

Toute dernière danse à L’Opéra

08 juin 2022 | PAR La Rédaction

On dirait qu’il vient d’être nommé. Fier guerrier Solor au sourire discret. Nous sommes le 2 juin 2010. Mais le temps passe vite, trop vite sur la scène. Douze ans plus tard, presque jour pour jour, voici l’heure des adieux. L’Etoile de l’Opéra de Paris Stéphane Bullion, 42 ans, a mené sa dernière danse samedi 4 juin à Garnier dans «Another Place» de Mats Ek, un délicat et fin duo à son image.

Par Maria Sidelnikova

 

Ni artiste noble, ni grand virtuose, Stéphane Bullion est l’étoile la plus discrète de sa génération. C’est une passion soutenue par un travail acharné, l’intelligence et la générosité artistique qui guidaient sa riche carrière à l’Opéra de Paris. Entré à la compagnie à 17 ans après l’école de danse, le jeune danseur montait lentement, mais sûrement. À 23 ans le grand Grigorovitch voyait en ce beau garçon gentil aux cheveux bouclés – un certain Ivan le Terrible. Un premier succès rompu par la maladie. Le cancer, dont il ne parlera que des années plus tard, le prive de la scène.

Dans le studio – lire « dans la vie » – Bullion- est revenu avec le soutien de sa directrice Brigitte Lefèvre. Le titre de premier danseur reçu en 2008 lui ouvre la porte aux grands classiques – Albrecht dans Giselle, Lucien dans Paquita et surtout Armand dans la Dame aux camélias de Neumeier, ballet aux nombreux portés techniques où Stéphane gagne sa réputation de partenaire fiable.

La nomination d’Etoile vient à 30 ans, c’est déjà un artiste accompli. Depuis il a dansé tous les principaux rôles du répertoire de la deuxième moitié du XX siècle. Lesco, Onegin, Jeune Homme, Quasimodo, le Parc, Orphée – pour citer les plus marquants.

Il ne voulait pas faire d’adieux, préférant partir dans le silence, invisible, sans regards, sans regrets. Heureusement c’est raté. La salle Garnier, débordant d’émotions, l’a assourdie par des salutations pendant une bonne trentaine de minutes, qu’il a savourées de sa façon habituelle, presque gêné, intimidé. Surtout ne pas rester tout seul sur la scène. Il se fait entourer par ses bien aimés partenaires Ludmila Pagliero, Alice Renavand (prochaine pour les adieux), Agnès Letestu, Eleonora Abbagnato, son camarade ainé José Martinez, ses directrices Aurélie Dupont et Brigitte Lefèvre et son épouse Pauline Verdusen, danseuse elle aussi avec leurs deux enfants se réjouissant sous la pluie des paillettes-étoiles.

La programme de ballets de Mats Ek date de 2019. Sa relecture de Carmen de Bizet-Chtchedrine (1992), une entrée au répertoire de l’Opéra ainsi que deux créations – Another Place et Boléro – ont marqué le retour du chorégraphe suédois qui avait annoncé la fin de sa carrière en 2017 à 70 ans. Mais quand Aurélie Dupont vous fait une proposition, c’est difficile de la refuser. Elle-même a dansé la première avec Stéphane Bullion en 2019 et c’est elle qui lui a presque ordonné de faire ses adieux dans cette pièce. Le choix est irréprochable, car ce duo intimiste passant plusieurs degrés psychologiques sur la sonate en Si mineur de Franz Liszt ( joué par Staffan Scheja ) vaut toutes les story-ballet néoclassiques qu’il a dansées.

Another place  fait partie des célèbres solos pour deux de Mats Ek, de ces pas de deux dérivés des allusions du ballet romantique. Des duos nettement imparfaits comme la vie d’un couple ordinaire enlisée dans le quotidien. On dirait les Scènes de la vie conjugale de Bergman en version théâtrale pliés en une dizaine de minutes. Le même couple qui se quitte et se réuni à l’infini. La même fiction qu’un plateau de tournage où les épisodes se changent devant nos yeux. Le même décor sobre et parlant sauf qu’à la place du canapé vert il y a une table rose. Chacun a son fétiche. Ek est accroché aux tables. Stéphane Bullion incarne un homme, Ludmila Pagliero – une femme.

Mais en soirée d’adieux cette saga familiale a pris une autre dimension très personnelle et artistique : Stéphane Bullion ne se séparait pas d’une femme, mais de la scène de l’Opéra redécouvrant toutes ses relations avec elle pour la dernière fois. La joie du début, l’angoisse qui vient avec l’âge, les affections physiques et émotionnelles se traduisent par des gestes à la fois directs et délicats propres à Mats Ek. Il aurait fallu voir avec quel désespoir Stéphane Bullion sautait dans les bras fragiles de Ludmila Pagliero, on aurait dit un enfant, comment il lui tenait la main comme s’il craignait de tomber sans elle et à quel point il s’est adonné à la danse.

Dans le final tous les deux s’installent sur la table et se recroquevillent pour devenir tout petits devant le glorieux et immense Foyer de la Danse. Les techniciens arrivent pour les emmener dans les coulisses : elle va à droit, lui – à gauche. Mais avant de partir définitivement Stéphane Bullion fait un mouvement impulsif à peine perceptible d’une main vers la table, comme une dernière tentative de prolonger son temps ici. Une minime nuance dotée d’une sincérité la plus profonde.

À peine partis, les nouveaux danseurs sortent vaillamment sur scène. «Another place» enchaîne directement avec «Boléro» formant une sorte de diptyque prônant la transmission et le renouvellement. Les jeunes danseurs de la compagnie pleine d’énergie se réchauffent, s’étirent et s’apprêtent à attaquer la célèbre musique de Ravel. Et pourquoi pas la place vacante d’Etoile.

Visuel ©James Bort/ONP 

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