Danse

Mats Ek théâtral à l’Opéra de Paris

Mats Ek théâtral à l’Opéra de Paris

26 juin 2019 | PAR Amelie Blaustein Niddam

L’immense chorégraphe suédois, qui avait pourtant annoncé sa retraite, reprend du service avec deux créations et une entrée au répertoire. L’occasion est belle de comprendre son écriture qui reste contemporaine.

Garnier accueille jusqu’au 14 juillet la reprise de Carmen, un ballet aux allures d’opérette datant de 1992. Dans un geste extrêmement figuratif, Carmen (Amandine Albisson) se bat jusqu’à la mort contre le patriarcat entre le brigadier Don José (Florian Magnenet) et le torero Escamillo (Hugo Marchand); deux étoiles et un premier danseur donc pour le trio amoureux, et à leurs côtés, Adrien Couvez en gipsy, Aurélien Houette en Capitaine et en Monsieur, Muriel Zusperreguy. L’Orchestre de l’Opéra national de Paris est en fosse et accompagne de façon très littérale l’action. 

Le geste de Mats Ek est généralement excessif et audacieux. La seconde position est sa posture reine qu’il écarte au maximum en demandant aux pieds de se regarder en dedans, et dans une attraction forte vers le sol, lâche des mains furieuses, possédées. Les costumes irisés très ancrés dans les années 80, ce qui détonnait dans les austères années 90, apparaissent en 2019 vintage, limite kitsch; c’est particulièrement le cas pour l’habit de lumières du Toréro, rose et or et cela amène une belle dose d’humour à la pièce.

Les danseurs s’exécutent dans des ancrages troublés par des bustes libres. Les jupons des Bohémiennes se soulèvent dans une référence au flamenco et les deux étoiles offrent des courses arrêtées par des jets de bras comme des épées, et des portés à l’exécution impeccable. Mais, rien ne se passe ici au-delà de la géniale technique. tout nous parvient comme collé, sans âme. La danse est récitée, pas incarnée.

Heureusement, ce goût amer est vite oublié avec les deux créations du maître suédois. La première, Another Place est en réalité une réécriture de Place (2009). Tout rappelle Scènes de la vie conjugale d’Ingmar Bergman dont Mats Ek a été l’assistant à la mise en scène. Hier soir, le duo n’était pas neutre. La directrice du ballet, l’étoile Aurélie Dupont retrouve la scène, bien accompagnée par le merveilleux danseur étoile Stéphane Bullion. Eux deux se mettent à table dans un espace de plus en plus nu, juste une table rose, et ils sont habillés comme des vieux amants dans les années 60. La chorégraphie est géniale. Tous les gestes du couple sont incarnés pour le coup sans raconter. La table est le tout, allégorie extrême du foyer. Elle est le lit, la porte, le canapé… Elle est aussi le piano dont les amoureux jouent pendant que Staffan Scheja est, lui, assis au vrai piano, presque sur scène. Il joue la poignante sonate en si mineur de Franz Liszt. Lui la porte, en la soulevant sous les aisselles comme une poupée de chiffon; lui se laisse porter par elle, fragile. Les jambes s’écartent, les corps se mêlent, la fuite arrive. Les bras comme toujours se plient, les mains comme toujours, parlent. La scénographie choisit d’ouvrir encore plus les opportunités qu’offrent le plateau dément de Garnier, jusqu’à laisser l’espoir d’une scène de bal. Ce pas de deux génial est surtout l’occasion de confronter deux individualités.  Le rapport est froid et le couple trop mature pour croire encore en l’amour.

Dans un précipité à vue, magnifique idée qui permet sans aucune transition de voir les techniciens à l’oeuvre, les  « jeunes » se chauffent.  A l’exception du premier danseur Marc Moreau, Alice Catonnet, Charline Giezendanner, Roxane Stojanov, Lydie Vareilhes, Letizia Galloni, Caroline Osmont, Marion Gautier de Charnacé, Sofia Rosolini, Seo-Hoo Yun, Fabien Revillion, Yann Chailloux, Matthieu Botto, Antoine Kirscher, Axel Magliano,Florent Melac, Hugo Vigliotti, Alexandre Boccara, Giorgio Fourès, Isaac Lopes Gomes, Nikolaus Tudorin et Antonin Monié sont soit « sujet », soit « coryphée », soit « quadrille ». L’orchestre balance l’iconique Boléro de Ravel. Pendant ce temps, le frère de Mats Ek, le comédien et danseur Niklas Ek n’a qu’une idée en tête : remplir sa baignoire. La scène est d’entrée de jeu surréaliste.

Comme chez Ohad Naharin, le groupe est force ici. Eks fait avancer ce corps commun de la jeunesse avant de les diviser par sous groupes. Les épaules comme les jambes se croisent très haut, les pas frappent de façon tellurique et l’unisson est de mise. Eks glisse de l’érotisme dans le jeu. Les mains, toujours elles, se posent à plat et caressent les seins et le chorégraphe s’amuse des à-coups de la partition. Cette très courte pièce (16 minutes) est une bombe qui fait oublier la version de Béjart. Cette traduction par le collectif du Boléro en offre une lecture plus sauvage et c’est génial.

Ce programme bien construit, qui se finit en apothéose, malgré une première partie trop lyrique, permet de comprendre à la fois la façon dont les objets du quotidien sont des acteurs et la portée esthétique de mouvements contradictoires.

Ann Ray / Opéra national de Paris

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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