Cirque
Les Préalables de la Cascade, un festival à part entière

Les Préalables de la Cascade, un festival à part entière

08 juin 2022 | PAR Mathieu Dochtermann

Du 31 mai au 5 juin, La Cascade – Pôle National Cirque organisait ses Préalables, un rendez-vous qui a servi pendant longtemps d’avant-poste au Festival d’Alba qui commence le 12 juillet, mais qui, avec 11 propositions cette année, est devenu un véritable festival en itinérance. Aperçus du week-end de clôture.

 

« A deux mètres » : quand le corps lâche le mât-chiniste

A deux mètres de Jesse Huygh

A deux mètres est une proposition intéressante de Jesse Huygh, amenée avec beaucoup de sobriété : deux (excellents) spécialiste de mât chinois, un mât dressé sur un camion-plateforme, une petite sono, et ça joue, sans décor et sans fioritures. Un spectacle biographique, qui aborde très frontalement la question de la confrontation du circassien avec la maladie : il s’agit de parler ici de sa mucoviscidose, d’une capacité pulmonaire qui a chuté à 40 %, de ce qu’il est possible de faire encore sur un plateau de cirque quand les conditions de santé imposent d’aussi fortes contraintes.

Aussi le spectacle commence-t-il par un gimmick qui reviendra : Jesse Huygh met à son doigt un oxymètre, petit appareil qui permet de mesurer la saturation d’oxygène dans le sang, comme métonymie de son état de santé. C’est une dramaturgie du réel qui est mobilisée ici, et dont participe d’ailleurs cette mesure : il s’agit de dire les choses comme elles sont, d’accepter les limites imposées par le corps, de marquer une pause quand il n’est plus possible de faire autrement. Le fait que ce spectacle est un duo permet cependant de décentrer le propos où le médical pourrait sinon prendre toute la place : Rocio Garrote, qui rejoins Jesse Huygh sur scène, est non seulement une excellente mât-chiniste, mais sa présence permet d’introduire plusieurs niveaux supplémentaires dans la dramaturgie. C’est elle qui apporte l’oxygénateur à Jesse Huygh, et elle le garde sur son dos une bonne partie du spectacle, obligeant le second à jouer avec le tuyau d’air qui les relie, image qui dit la dépendance aux appareils et traitements médicaux. Plus tard, les deux personnages seront reliés par les bretelles de l’oxygénateur qu’ils porteront ensemble, et elle finira même par, littéralement, porter le circassien sur son dos. C’est à une sorte de métaphore de la figure de l’accompagnant que mènent les interactions des deux personnages sur scène, entre interdépendance, soin, désir d’autonomie, quelque chose qui oscille entre la tendresse et la sollicitude, presque sensuel, peut-être de l’ordre du couple, et qui est en tous cas très beau.

Il est presque regrettable que de petits discours viennent ponctuer le spectacle et sur-expliquer ce qui était déjà assez clairement déductible de quelques informations factuelles égrenée par une voix off… d’autant qu’à défaut d’amplification on les entend souvent assez mal. On sent que l’intention n’est pas d’aller vers le pathos, mais ces témoignages très intimes et très chargés n’aident pas à éviter cet écueil, dans leur volonté de livrer avec candeur le témoignage de ce que traverse l’artiste. On comprend que ces confidences ont aussi pour rôle d’occuper les espaces de pause, quand l’effort n’est plus soutenable physiquement, mais la justesse n’a pas encore été trouvée. On apprécie beaucoup plus les passages au mât en solo et duo, très réussis, sur fond de slam. C’est une proposition attachante, avec deux artistes dont la virtuosité technique n’ôte rien à la simplicité. C’est émouvant, mais on décroche un peu, parfois, dans la longueur.

 

« STEK » : clown punk acrobatique

STEK du collectif Intrepidus

STEK, du collectif Intrepidus, qui n’est pas encore créé mais dont on a pu voir un extrait, est un détonant mélange d’acrobaties au sol et de clown. Les quatre personnages sont grimés d’inquiétante façon – avec une dominante noire menaçante, ou blanche cadavérique, qui n’est pas sans faire penser aux warpaints des musiciens de black metal. Pour le reste, leurs guenilles dépareillées sont en rapport avec leur univers, qui les place à la marge : louvoyant dans un décor fait de poubelles, le premier personnage commence le spectacle par faire la manche – faisant au passage une jolie mise en abîme de la position de l’artiste, à la fois l’artiste de rue vivant de ses chapeaux, et l’artiste subventionné dont le président de la Région, Laurent Wauquiez, a tendance à considérer qu’il est un va-nu-pieds qui vit une vie d’amusement improductif aux crochets de la collectivité.

Le quatuor joue beaucoup sur un comique très physique, multipliant les fausses chutes et les prises de risque apparemment totalement inconsidérées. Et il n’hésite pas à faire mine de mettre en danger les spectateurs du premier rang, dont certains battent parfois en retraite. L’énergie explosive déployée par les quatre circassien.ne.s en piste est très impressionnante, mais, au-delà, il arrivent à ne pas tourner en rond, et à proposer des scènes très différentes – dont une cérémonie funéraire pour un costume de clown, qu’ils arrivent à rendre poignante à force d’y croire, malgré son caractère absurde.

Ne contribue pas peu au résultat l’alliance de quatre personnalités très forte et de quatre physiques très contrastés, entre l’immense Mario de Jesus Barragan Martinez, filiforme et dégingandé, et la petite (par contraste) et pêchue Analia Vincent. Il faut voir ce que donne le spectacle complet, si la proposition s’éparpillera ou si elle réussira à garder intacte son énergie un peu folle, si sa radicalité ne l’entraînera pas sur une tonalité trop agressive.

 

« Vis dans le vide » : l’art de la voltige est un art de la chute

Vis dans le vide par la cie Crazy R

Vis dans le vide, par la compagnie Crazy R, est une proposition un peu à la CirkVOST : grande virtuosité technique sur toutes sortes de disciplines aériennes, beaucoup de prises de risque, un effet de groupe très fort, une structure porteuse monumentale sur laquelle évoluer. On peut confirmer d’emblée que les figures les plus osées s’enchaînent à un rythme soutenu, que la technicité de l’ensemble est rarement prise en défaut, et qu’on est clairement là dans la catégorie des spectacles qui font pousser des « Oh ! » et des « Ah ! » à leur public. C’est parfaitement exécuté, les enfants sont ravis, les adultes impressionnés.

Au-delà, il s’agit, nous dit le mot de présentation du spectacle, de travailler sur la chute, et sur ce qu’elle signifie pour les artistes. Et, de fait, des chutes, il y en a : quelques-unes involontaires, et puis beaucoup de lâchers parfaitement voulus, les personnages réalisant au fur et à mesure qu’elles peuvent même être amusantes, en tout cas que l’on s’en remet plutôt bien. « Plaf ! », on se jette donc de 4 ou 5 mètres de haut sur les matelas, bien à plat et en toute sécurité, mais cela fait quand même son petit effet. Et puis, excellente idée, c’est la structure même qui tombe – ou qui s’incline plutôt, toute de guingois, et n’offre plus qu’un support très précaire au groupe de sept circassien.ne.s. Cet accident, évidemment, déroute les personnages, et il est aussi la métaphore de la chute involontaire, et de l’incapacité qu’elle provoque.

Il y avait là l’occasion de montrer comment les personnages pouvaient s’adapter, comment des conditions différentes peuvent déboucher sur une nouvelle dynamique, pas forcément moins intéressante que la précédente. Au lieu de cela, la dramaturgie se limite à un simple retour à la normale : au bout de 5 minutes, dans un effet deus ex machina d’une totale gratuité, l’agrès géant est relevé, et les sept artistes repartent de plus belle, comme si rien ne s’était passé. On comprend que la dramaturgie insiste ici sur la réparation de l’artiste, la possibilité de se relever et de revenir. Mais c’est tout de même un peu dommage, surtout que cela mène à finalement proposer au public de regarder à nouveau la première partie…

Pour autant, Crazy R réussit à emporter une large adhésion, et cela tient beaucoup à la force du groupe, à l’attention très manifeste que chaque artiste porte à ses camarades, à une très belle énergie également. Cohésion, bonne humeur, technicité de haut vol, telle est la recette, mais on reste avec un petit quelque chose d’un regret dans l’écriture.

 

« Mellow Yellow » : gesticulations jubilatoires de jongleurs un peu barjots

Mellow Yellow par la compagnie TBTF – Too Busy To Funk

Mellow Yellow (cie TBTF – Too Busy To Funk) est encore très jeune, et commence à trouver ses marques. Le spectacle, tel qu’il est, a déjà de quoi enthousiasmer, et il recèle de belles promesses. Un trio de clowns jongleurs – dont l’un refuse d’ailleurs catégoriquement de jongler – invite le public chez lui… En tous cas, c’est le sentiment que l’on a, face aux pentes du Coiron : un plateau fait de planches est posé dans un champ, trois chaises le meublent, un synthé le jouxte, une porte le ferme au lointain. Dans cet espace, et tout autour, les trois personnages circulent, en cherchant beaucoup l’interaction avec le public.

Ce n’est certes pas du clown avec nez rouge, mais le trio de cette pièce de cirque sur tréteaux est très clairement clownesque. Celui des trois qui donne l’impulsion, c’est Ricardo S. Mendes, qui joue le rôle d’une sorte de clown blanc. Très connecté au public, à la fois charismatique et bienveillant, il tyrannise quelque peu les deux autres personnages, dont on doit avouer qu’ils font tout pour le mériter. Le personnage de Juri Bisegna, naïf, excitable, toujours anxieux de bien faire, jamais capable de la moindre mesure, lui cause constamment des soucis, sauf lorsqu’il bidouille des sons sur ses machines ou qu’il pousse la chansonnette. Le personnage d’Ottavio Stazio, au contraire, est un rebelle qui déploie son énergie à ne pas obéir aux ordres, ou à les détourner.

Le trio fonctionne bien, la juxtaposition même de ces trois corps, de ces trois énergies et de ces trois personnalités produit à elle seule un effet. Tout de même, le personnage d’Ottavio Stazio a du mal encore à trouver sa place, et à ne pas désamorcer la progression du spectacle à force d’opposer des refus. Si le jonglage avec chapeaux en début de spectacle reste assez anecdotique, il y a, disséminées, quelques séquences vraiment plaisantes : un peu de breakdance, et une séquence de jonglage dansé saisissant par Ricardo S. Mendes – sens du rythme, vitesse d’exécution, tricks improbables, tout y est. Il y a beaucoup de belle humeur et de belles énergies, une adresse au public très engageante, une scénographie parfaitement adaptée à un parachutage dans les endroits les plus insolites, quelques gags redoutablement efficaces.

Sans aucun doute, les éléments qui flottent un peu pour l’instant – démarrage un peu lent, manque de tension au milieu du spectacle, personnage d’Otti pas encore bien employé – vont très vite se resserrer, et on aura sans doute le plaisir de voir cette proposition pleine de peps un peu partout la saison prochaine.

 

GENERIQUES

A 2 mètres – JESSE HUYGH & ROCIO GARROTE
Artistes et créateurs: Jesse Huygh et Rocio Garrote | Aide à la dramaturgie et à la concrétisation de lumière: Alba Sarraute | Regards extérieurs: Aurelia Brailowsky & Sergi Pares | Création lumière: Nicolas Priouzeau | Photos: Patrick Lemineur (intérieure), Boris Aguirre (extérieure) | Musique: Felix Fivaz (Composition, enregistrement, mixage & mastering), Jonas Brülhart (Texte et interprétation), Marco Nuesch (Prise de voix)

STEK – collectif Intrepidus
Ottavio Stazio & Mario de Jesus Barragan Martinez, jonglage, Analia Vincent & Léo Morala : clown

Vis le vide – cie CRAZY AIR
Auteurs – Compagnie Crazy R et Franck Michel, Interprètes – Garance Hubert-Samson, Ryan Lavie, Antoine Linsale, Dianys Montavy, Sylvain Rizzello, Cécile Cinelli, Cyril Toulemonde, Scénographe et directeur technique – Dianys Montavy.

Mellow Yellow – TBTF (Too Busy To Funk)
Ricardo S. Mendes, Ottavio Stazio, Juri Bisegna : co-auteurs, interprètes, Johan Lescop : accompagnement artistique (jeu d’acteur), Isabelle Leroy : accompagnement artistique (chorégraphie), Ricardo S. Mendes, Les ateliers de la Folle Allure – Guillaume Balès : scénographie

Toute dernière danse à L’Opéra
FIGRA 2022 : Un monde en guerre
Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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